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Menaces sur l’IVG aux USA : où sont les féministes ?

L’accès à l’avortement est en théorie garanti aux Etats-Unis depuis l’arrêt Roe v. Wade de la Cour Suprême de 1973, qui a inscrit ce droit dans le quatorzième amendement qui protège le droit à la vie privée. La première grande brèche concernant l’accès à l’IVG pour toutes les américaines a été ouverte en 1992.  L’arrêt Planned Parentood v. Casey a alors reconnu le droit pour les différents états des Etats-Unis de restreindre les modalités d’avortement, et donc en pratique, de multiplier les amendements pour imposer des particularismes locaux aux femmes en fonction de l’électorat local.

L’accès à l’IVG n’a en réalité jamais cessé d’être au cœur des débats aux Etats-Unis. Les militants pro-vie les plus acharnés, souvent menés par des églises locales, continuent d’organiser régulièrement des « commandos anti-IVG », investissant des cliniques où l’avortement est pratiqué afin de harceler et de faire pression sur les femmes désirant avorter. La « marche pour la vie » rassemble plusieurs centaines de milliers de manifestants anti-IVG chaque année à Washington.

La bataille judiciaire est en parallèle incessante. Sous Trump, les anti-IVG se sentent pousser des ailes. Les attaques contre le droit à l’avortement aux Etats-Unis sont si intenses que la presse internationale en fait largement écho. En effet, le président américain se déclare « fermement en faveur de la vie, à trois exceptions près, viol, inceste et protection de la mère ». Il fait entrer deux nouveaux magistrats au sein de la Cour suprême, Neil Gorsuch et Brett Kavanaugh, pour rendre les juges pro-choix minoritaires (quatre juges sur neuf). La réaction ne se fait pas attendre. Le Texas interdit définitivement le remboursement des IVG par les assurances maladie. Le Mississippi, le Nebraska et le Missouri voient leurs cliniques fermer les unes après les autres, faute de financements, si bien que 95% de leurs comtés ne possèdent plus de cliniques pouvant pratiquer des avortements.

De nouveaux projets sont actuellement débattus. L’Arkansas tente de bloquer l’accès à l’IVG après 18 semaines de grossesse. La surenchère continue progressivement. L’Ohio et la Géorgie, après 6 semaines de grossesse, sous peine de prison, voire de peine de mort en Géorgie pour les femmes désirant avorter. Le Gouverneur d’Alabama va jusqu’à signer un texte interdisant l’avortement sans limite de semaines de grossesse, assorti d’une peine de prison de 99 ans pour les médecins qui le pratiqueraient.

Galvanisée par les discours électoralistes de Trump et une opportunité politique exceptionnelle, la droite religieuse, notamment évangélique, s’organise. Elle se rend de plus en plus visible dans les manifestations de rue, et se sent à raison de mieux en mieux écoutée et représentée au niveau politique et judiciaire.
En face, les militants pro-choix historiques tentent de résister au niveau judiciaire. Le Planning Familial (Planned Parenthood) et l’ACLU (American Civil Liberties Union) posent des recours en vertu du respect de l’arrêt Roe v. Rade. L’objectif pour ces deux associations promouvant les libertés individuelles est de suspendre ces arrêts le temps que leur constitutionnalité soit examinée. Au cours de débats acharnés,cela permet essentiellement de suspendre ces nouvelles lois avant de nouveaux examens de leur mise en application au niveau fédéral. Toutes les nouvelles lois anti-IVG ne pourront pas être appliquées de part leur extrémisme, mais de nombreuses petites restrictions passent à travers les mailles du filet.

Les militants pro-vie savent que si la Cour Suprême annule la plupart des lois (la décision sera prise fin 2019 ou début 2020 en Alabama), le flou volontairement entretenu est total pour les américaines vivant dans ces états quant aux possibilités actuelles et futures d’avorter. La résistance judiciaire monopolise les activités et épuise les membres du Planning Familial et l’ACLU, tant les nouvelles lois anti-IVG sont multiples (en nombre d’états concernés) et variées (en diversité de particularismes anti-IVG réclamés).

La bataille médiatique des militantes féministes pro-choix, elle, se fait globalement attendre. L’actrice Alyssa Milano s’est positionnée ouvertement pour le droit à l’IVG au nom des droits des femmes. Des sociétés de production d’Hollywood tentent de faire pression sur la Géorgie, en menaçant de ne plus tourner dans ses nombreux studios. Mais au niveau des associations féministes, on est loin du coup d’éclat. La médiatique Women’s March initiée en 2017 suite à la prise de pouvoir par Donald Trump, soutenue à ses débuts par plus de 200 associations féministes partenaires, défraye la chronique depuis plus d’un an… mais à cause de l’antisémitisme et de l’extrémisme religieux de plusieurs de ses membres fondateurs.

L’épisode semblait clos avec la décision de dissolution du bureau de la Women’s March fin 2018. En effet, Linda Sarsour, Tamika Mallory et Bob Bland, trois des quatre fondatrices, sont débarquées en 2019 suite à leurs liens évidents avec Nation of Islam, l’organisation complotiste et antisémite du gourou Louis Farrakhan. Outre la promotion du hijab comme outil de résistance, Linda Sarsour faisait également la promotion de la charia sur son compte Twitter. La décision de faire appel à un nouveau bureau a un temps rassuré les manifestantes vigilantes contre les revendications religieuses et l’antisémitisme. Mais deux événements vont de nouveaux discréditer l’organisation. Fin 2018, la Women’s March de Californie, une des plus suivies, est annulée par les organisateurs car elle serait « ‘overwhelmingly white », trop blanche, et ne « représenterait pas assez la diversité du coin ». Ou comment priver les femmes d’une manifestation féministe, où le thème du droit à l’IVG pourrait être défendu, en usant de pseudos statistiques ethniques, à la fois essentialisantes et injustes, réalisées a priori avec des méthodes et une idéologie douteuses. Autre épisode révélateur d’un mal profond : à l’été 2019, l’activiste Zahra Billoo, membre de l’association pro- Frères musulmans CAIR California, est recrutée. Plusieurs de ses anciennes déclarations refont surface, notamment lorsqu’elle déclare que l' »état d’apartheid en Israël tue des enfants comme un loisir » (“apartheid Israel kills children as a hobby”) et qu’elle ne voit pas de différence entre les jeunes américains qui partent rejoindre l’EI ou les forces de défense israëliennes… les deux sont meurtrières, des entités terroristes commettant des crimes de guerre, (no “difference between American youth leaving the country to join isis or idf . . . both are murderous, war crime committing terrorist entity.”). Sous la pression, elle se voit dans l’obligation de quitter l’organisation.

Alors que la Women’s March se présentait comme un mouvement féministe rassembleur auquel de nombreuses femmes et associations féministes se sont spontanément ralliées (en témoigne le succès de sa première édition : des centaines de milliers de manifestantes dans tout le pays et à l’étranger), le projet a pris l’eau sous les revendications religieuses et communautaires. Les scandales à répétition de la Women’s March, tel un feuilleton, choquent l’opinion publique américaine et internationale et font la une. Les droits LGBT ou reproductifs pourront attendre. Un véritable gâchis, qui a démobilisé de la scène militante des milliers de partisans.

Les rapports de force entre militants pro-vie et militants pro-choix sont de plus en plus intenses. L’ACLU et le Planning Familial tentent de faire barrage au maximum au niveau judiciaire, pour limiter le passage d’accommodements trop restrictifs. L’opinion publique est de plus en plus influencée par l’idéologie pro-vie, entre tentation religieuse évangélique, tentation nataliste, démobilisation des manifestantes pro-choix et dégoût des associations « féministes » polémiques. Tant que le féminisme sera incarné par des représentantes communautaires, désirant diviser puis compter les femmes en fonction de critères de couleur, et faisant preuve de complaisance avec l’antisémitisme et l’islamisme,.. Trump, l’alt-right et les anti-choix se frotteront les mains.

(crédit photo :  ANDREW CABALLERO-REYNOLDS AFP ILLUSTRATION)