| Illico : Sur le dos des gays
Islam, catholicisme, judaïsme : les trois grandes religions monothéistes
semblent prises d’une fièvre intégriste dont les gays
pourraient bien être les victimes. Un essai, "Tirs croisés",
en donne une vision peu rassurante. Par Jean-François Laforgerie

Caroline Fourest, journaliste, travaille depuis
des années sur les mouvements religieux et signe "Tirs croisés"
avec Fiammetta Venner. Elle a été présidente du CGL
de Paris et co-anime Prochoix, une association très engagée
en faveur des droits des gays et des lesbiennes.
Quel est le point de départ de l’homophobie dans
les trois religions monothéistes que vous traitez dans "Tirs
croisés" ?
La haine des homosexuels est la valeur la mieux partagée par les
trois religions monothéistes. L’épisode de Sodome
et Gomorrhe, présent dès la Genèse puis cité
et repris dans le Nouveau testament et le Coran, sert de référence
à tous les religieux homophobes. Il existe toutefois une autre
lecture de cet épisode : dans la mesure où ces deux villes
sont connues pour leurs orgies (entre hommes et femmes ou entre hommes
et hommes) depuis longtemps et que la colère divine ne s'abat sur
elles qu'au moment où leurs habitants souhaitent contraindre deux
envoyés de Dieu à une relation sexuelle, certains exégètes
libéraux y voient surtout une condamnation du viol. Les plus intégristes,
eux, préfèrent y voir un message de haine envers l'homosexualité.
Comment interprétez-vous le combat contre le VIH, le mariage homo,
l’avortement, mené par ces trois religions ?
Grâce à ces combats, le Vatican reprend le pouvoir dans le
débat public. Ce sont deux dossiers susceptibles de souder les
intégristes de toutes les religions. Or la priorité actuelle
du Vatican est de construire un front œcuménique réunissant
les extrémistes juif, chrétien et musulman pour
résister à la laïcité. C'est notamment le cas
lors des conférences des Nations Unies, où se dégage
un front commun réunissant le Vatican, la droite prolife américaine,
l’Arabie saoudite, le Pakistan et le Nigeria contre les droits des
femmes ou contre la prévention du VIH.
Y a-t-il pour autant des différences entre ces intégrismes
?
La vraie différence entre les intégrismes ne tient pas à
la nature de leur religion respective mais aux contre pouvoirs que rencontrent
ou non les intégristes. La droite religieuse américaine
est aussi homophobe que le sont les wahhabites de l'Arabie Saoudite. La
différence, c'est qu'aux Etats-Unis, il existe un mouvement gay
et une Cour suprême pour barrer la route aux intégristes.
Rien de tout cela n’existe en Arabie saoudite. Là-bas, lorsque
le gouvernement Saoudien arrête des femmes dites adultères
ou décapite des homosexuels au nom de la charia, il n'y a aucun
recours.
Que craignez-vous aujourd’hui des intégrismes ?
Les trois intégrismes n'ont jamais été aussi puissants.
Même lorsqu'ils prétendent se faire la guerre, ce soi-disant
"choc des religions" les renforce au détriment des laïques.
Par exemple, certains pays comme l’Egypte subissent de fortes pressions
pour faire la guerre aux terroristes islamistes de la part des Etats-Unis.
Mais, en contrepartie, ils doivent donner des gages aux islamistes. La
tendance actuelle pourrait se résumer ainsi : moins de terrorisme
contre plus d'intégrisme. Autrement dit, on arrête les terroristes
mais on réintroduit la charia. Autant dire que les femmes et les
homosexuels sont les premiers à payer la facture, comme l'illustre
l’affaire du Queen boat en Egypte.
Intégrismes : Tirs croisés
Des homos décapités au nom de l’Islam, des sorties
homophobes régulières du Vatican, une chapelle orthodoxe
russe détruite parce qu’elle a accueilli un "mariage
gay", une Gay Pride attaquée à Jérusalem...
Les signes de la haine des homos s’intensifient ces dernières
années dans les religions. Il était donc logique que dans
un essai analysant les intégrismes juif, chrétien et musulman,
Caroline Fourest et Fiammetta Venner, les deux auteures, consacrent un
chapitre à l’homosexualité. Car la sexualité
est bien un des champs — l’ouvrage nous montre qu’il
en existe d’ailleurs d’autres comme la place des femmes, le
terrorisme — où se livre une sévère bataille
entre religion et laïcité.
C’est donc par ces champs que les auteurs étudient et comparent
toutes les facettes des intégrismes. Comme elles l’analysent,
c’est en effet une union contre "les droits reproductifs et
sexuels" qui se dessine aujourd’hui entre les trois religions
monothéistes en matière de sexualité. Elle est la
manifestation d’une volonté des religions de contrôler
la sexualité résumée à la seule action d’un
homme et d’une femme dans le cadre du mariage et dont la vocation
est la reproduction. Evidemment dans ce contexte, décrit avec minutie
dans l’essai, les homos n’ont guère leur place et font
souvent figure de bouc émissaires. Pas rassurant.
Caroline Fourest et Fiammetta Venner, "Tirs croisés. La laïcité
à l’épreuve des intégrismes juif, chrétien
et musulman", éditions Calmann-Lévy, 21,50 euros
Article de Jean-François Laforgerie dans Illico du 11 décembre 2003 |

Auteures:
Fourest, Caroline
Venner, Fiammetta
Éditeur : Calmann-Levy
Format : 426 p.
Parution : le 06/10/03
ISBN 2-7021-3304-5
Prix : 21,5 euros
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