Plus
de 25 ans après le vote de la loi Veil, après des années
de revendications, le gouvernement sapprête à faire
aboutir lune des plus importantes réformes de lIVG
entreprise ces dernières années. Dans lensemble,
le projet est plutôt satisfaisant et ambitieux, même si
certains points restent à améliorer. Espérons que
les navettes parlementaires qui prendront plusieurs semaines
pourront y contribuer.
1) Le contenu de la réforme
Le
projet de loi 2605 relatif à l'interruption volontaire de grossesse
et à la contraception, a été mis en distribution
le 6 octobre 2000 et sera présenté au parlement le 28
novembre. Dans lexposé des motifs, le gouvernement commence
par rappeler des chiffres que lon a parfois eu du mal à
lui faire reconnaître, cest un premier point positif : Il
se pratique encore en France plus de 200 000 interruptions volontaires
de grossesse (IVG) chaque année. Près de 10 000 adolescentes
sont confrontées à une grossesse non désirée,
dont 7000 ont recours à une IVG. Comment améliorer
et donc faire diminuer ce nombre encore trop grand déchecs
contraceptifs ? Comment surtout améliorer les conditions dans
lesquelles seffectuent chaque année ces IVG ? Ce sont bien
ces deux interrogations qui justifient aujourdhui que lon
songe à réformer nos lois en matière de droit de
choisir. Partant du constat que les lois en cours sur lavortement
et la contraception ne sont plus aujourdhui, près
de trente ans plus tard, totalement adaptées ni à la réalité
sociale ni à la réalité médicale de notre
pays et quelles méritent dêtre
actualisées et modernisées, le Gouvernement déclare
en préambule entendre faire progresser à nouveau
le droit des femmes à disposer de leur corps et à maîtriser
leur fécondité.
Lallongement des délais
5000 femmes partent dans les pays voisins parce qu'elles sont
déterminées à interrompre leur grossesse mais qu'elles
sont au-delà du délai légal autorisé pour
recourir à une IVG. Depuis des années des associations
comme le Planning familial réclament lallongement des délais
pour mettre fin à ces voyages forcés qui ne font quajouter
au coût moral et financier dune interruption de grossesse.
Le gouvernement propose donc de passer dun délai légal
de 10, à 12 semaines. Cest sans doute le point qui suscitera
le plus de débast, lopposition sapprêtant déjà
à invoquer des questions éthiques (et le fait quau-delà
de 10 semaines, lIVG ne peut plus être simplement pratiquée
par aspiration) pour se faire lécho du lobby médical,
notamment de certains gynécologues obstétriciens. Certains
ont même fait mine de se mettre en grève pour protester,
début novembre. Pourtant, le gouvernement ne fait que suivre,
lavis de l'agence nationale d'accréditation et d'évaluation
en santé (ANAES), laquelle a conclu qu il n'y a pas
d'obstacle, ni en termes médicaux ni en termes de sécurité
sanitaire, à ce que ce délai d'accès à l'IVG
puisse être porté à douze semaines, à l'instar
de ce qui se fait chez la plupart de nos voisins européens.
Des pays européens qui vont même souvent bien au-delà
puisque certains autorisent lavortement jusquà 15
semaines. En réalité, ne nous y trompons pas, lallongement
des délais à 12 semaines na rien dune révolution
: il sagit seulement de faire passer le droit des femmes françaises
du niveau de droit des femmes turques (10 semaines), à celui
des femmes albanaises (12 semaines). Qui plus est, ce timide allongement
ne résoudra quune maigre part des hors-délais.
La question des mineures
Moins polémique mais tout aussi crucial, le projet de loi envisage
d'aménager le droit d'accès des mineures à l'interruption
volontaire de grossesse, notamment en tenant compte des difficultés
rencontrées par celles qui sont dans l'impossibilité de
recueillir le consentement parental, ou sont confrontées à
une incompréhension familiale telle qu'elles souhaitent garder
le secret. Cette disposition fait suite à la réforme déjà
entamée à propos de la délivrance du Norlevo par
les infirmières scolaires (voir encadré). Lautorisation
parentale pourra ainsi être levée a deux conditions : 1)
La mineure devra se faire accompagner dans ses démarches
par la personne majeure de son choix, de façon à ce qu'elle
ne reste pas isolée, dans cette épreuve difficile, d'autant
plus traumatisante qu'elle intervient tôt au cours de la vie.
2) Une deuxième consultation lui sera systématiquement
proposée après l'intervention, afin de vérifier
qu'elle aura entrepris une contraception adaptée à son
cas, susceptible de lui éviter d'être à nouveau
confrontée à une grossesse non désirée.
À cheval entre la question des mineures et celle de la dépénalisation
de la publicité informant sur lavortement et la contracption,
le gouvernement songe à faciliter l'accès à
la contraception et à l'ensemble des nouveaux contraceptifs,
à permettre l'accès des mineures à ces médicaments,
à lever les interdictions d'information sur la contraception,
mesures contraires à toute politique de prévention et
d'éducation pour la santé. Ce qui permettrait enfin
de lever lépée de Damoclès qui pèse
sur toute les campagnes dinformation et de prévention :
on se souvient notamment que Pierre Beregovoy avait saisi ce prétexte
pour faire interdire une campagne sur la contraception et le préservatif.
Et la dépénalisation ?
En revanche, très mauvaise nouvelle, si le gouvernement semble
sapprêter à dépénaliser linformation
sur la contraception en réformant la loi Neuwirth, il ne semble
plus question de dépénaliser lavortement en supprimant
notamment les lois de 1920 (non appliquées dans les faits, mais
interdisant toujours en principe lincitation à lavortement
et pouvant être utilisées par les anti-choix). Certes,
ces lois sont totalement tombées en désuétude,
et laffirmation de vouloir lever toute menace pesant sur linformation
en matière davortement et de contraception devrait éloigner
les risques réels, mais son maintien est symbolique.
En nabrogeant pas les lois de 1920, en ne modifiant pas lesprit
de la loi Veil, on continue daccréditer le fait que lavortement
nest pas un droit mais une autorisation accordée exceptionnellement.
Ce qui a des conséquences bien réelles dans les rapport
de force pouvant se jouer sur le terrain, entre la femme désirant
avorter et les opposants à lIVG, ou même ses interlocuteurs
médicaux. En effet, ProChoix a relevé de nombreux témoignages
parlant dactes ou de propos tenus par des infirmières ou
des médecins visant à culpabiliser ou même sadiser
des femmes se rendant à une IVG. Parce quil se sent dévalorisé
(et aussi mal rémunéré), le personnel médical
a tendance a parfois faire payer sa mauvaise humeur à la patiente,
traumatisée par un tel accueil : refus danesthésie,
propos désobligeants, attente enfermée avec des équipes
danti-IVG infiltrés dans lhôpital... Le fait
de faire de lavortement un droit, et non plus une autorisation,
permettrait symboliquement de donner plus de légitimité
et de poids aux défenseurs de lIVG comme aux patientes,
pour faire face aux anti-choix.
Responsabilisation du médecin
Le projet de loi apporte quelques précisions intéressantes,
concernant le rôle du médecin, dont le droit à lobjection
de conscience est réaffirmé (nimporte quel médecin
a le droit de refuser de pratiquer une IVG), même si cette objection
ne doit pas se faire au détriment de la patiente. Selon le projet
de loi : L'article L. 2212-5 du code de la santé publique
actuellement en vigueur énonce que le médecin est seul
juge de l'opportunité de sa décision de pratiquer l'IVG,
une fois que la femme a confirmé sa demande. Cette précision
va de soi, dans la mesure où le médecin est bien sûr
seul juge de l'opportunité de sa propre décision. Il apparaît
donc inutile de la conserver (article 5). Le gouvernement insiste
sur le fait que lobjection de conscience ne doit pas entraver
le déroulement dune IVG : Il est aussi souhaité
que si le médecin refuse de pratiquer l'interruption volontaire
de grossesse, il soit tenu de communiquer immédiatement à
la patiente le nom de médecins susceptibles de pratiquer cette
intervention. De cette manière, la liberté de refus du
médecin ne sera pas de nature à priver la femme de son
droit d'accès à l'IVG, dans les meilleurs délais.
Aucune peine ne semble prévue pour les médecins qui nauraient
pas tenu cet engagement. Or, dexpérience, nous savons que
ce sont les rendez-vous tardifs des médecins objecteurs et leur
refus de renseigner les femmes qui sont à lorigine de nombreux
cas de femmes hors délais. Le gouvernement propose donc que les
responsables des services concernés ne puissent plus invoquer
la clause de conscience pour ne pas organiser les interruptions volontaires
de grossesse dans leur service, même s'ils ne veulent pas en pratiquer
eux-mêmes. En revanche, rien nest prévu non
plus pour sanctionner les CHU qui ne pratiqueraient pas les 25 % dIVG
quils sont censés assurer.
ITG ou IMG
Dernière modification majeure, le projet de loi invite à
modifier lexpression Interruption pratiquée pour
motif thérapeutique par interruption de grossesse
pour motif médical : l'interruption de grossesse
pratiquée dans les situations auxquelles il est fait référence
n'a nullement un but thérapeutique. Il est donc proposé
de remplacer l'intitulé de ce chapitre par interruption
de grossesse pour motif médical.
2) Ce quil manque
Bien
que globalement positif, plusieurs chantiers manquent à lappel
du projet de loi tel quil a été formulé avant
son passage à lAssemblée.
Élargir le délit dentrave
Depuis 1986, plus de 450 actions ou manifestations visant un CIVG ont
été perpétrées. La plupart sont restées
impunies, y compris depuis linstauration en 1993 dun délit
dentrave à lIVG (loi Neiertz). Deux raisons expliquent
cette impunité :
1) la notion dentrave à lIVG nenglobe pas dans
la pratique les manifestations non violentes physiquement,
mais violentes moralement visant à culpabiliser une
femme allant avorter.
2) Dans la très grande majorité des cas, les directeurs
détablissements ne portent pas plainte, les entraves à
lIVG restent inconnues et leurs auteurs ne sont pas poursuivis.
À Toulouse encore récemment, non seulement le directeur
de Clinique na pas porté plainte contre une manifestation
des Survivants mais ils les a reçus en délégation.
En réalité, il nest pas rare que les anti-avortement
choisissent pour cibles des cliniques amies, où ils
savent le directeur conciliant. Certains encouragent même ces
manifestations, et lon a déjà vu un directeur de
clinique participer à un commando de la Trêve de Dieu !
Pour y remédier, ProChoix a imaginé deux moyens de renforcer
la loi Neiertz tout en respectant nos libertés publiques : 1)
En élargissant la définition du délit dentrave
aux manifestations perpétrées également à
proximité dun CIVG ; 2) En introduisant une obligation
pour les directeurs détablissements de signaler la moindre
action ou démonstration anti-avortement aux abords ou à
lintérieur de leur CIVG, afin de permettre au procureur
de la République dentamer des poursuites. Auditionnés
par la commission chargée du projet de loi à lAssemblée
nationale, nous avons donc soumis un texte allant dans ce sens. Un projet
damendement le reprenant est en cours.
Le droit davorter pour les étrangères
Les droits des femmes étrangères ne sont toujours pas
respectés. Lavortement demeure une interdiction levée
dans certains cas pour les femmes majeures (peut-être bientôt
mineures) mais uniquement françaises. On tombe sur le problème
de laccès aux soins des femmes immigrées. Le ministère
de la Santé déclare aujourdhui quune lettre-circulaire
a été envoyée (à qui?), pour faciliter aux
femmes étrangères laccès aux soins, mais
cette lettre na jamais été publiée au Journal
officiel. Elle est donc inaccessible, et na juridiquement aucune
valeur.
Des programmes de formation
Parmi les revendications que nous avons formulé auprès
de nos interlocuteurs, ProChoix a insisté sur la nécessité
de penser des programmes de formation et de sensibilisation à
destination des travailleurs sociaux, des infirmières et des
médecins amenés à participer aux IVG : non seulement
pour valoriser à leurs yeux le droit à lavortement
mais aussi pour les préparer à faire face aux opposants.
Cet aspect, qui na pas forcément sa place dans un projet
de loi, pourrait être encouragé, par des circulaires et
une politique de subventionnement.
3)
Que faire pour la suite ?
Même
si le projet de loi peut apparaître comme plutôt satisfaisant
surtout si lélargissement du délit dentrave
est obtenu , il ne faut pas perdre de vue quil risque dêtre
amendé au cours de son passage au Parlement, dans un sens positif
comme négatif. ProChoix a déjà écrit à
tous les députés pour leur faire connaître son sentiment
et nous avons rencontré un certain nombre de parlementaires pour
les convaincre daller encore plus loin dans la réforme.
Vous aussi soutenez le droit de choisir. Il faut demander damender
le texte en faveur de lélargissement du délit dentrave,
de la levée de la restriction faite aux femmes étrangères,
et dune politique daccompagnement et de valorisation du
droit à lavortement.
- Ecrivez à votre député ou sénateur et
dîtes-lui tout ça : M.X député/e
de Z, Assemblée nationale 101 rue de luniversité
75007 Paris ; MZ sénateur/rice de W,
Sénat, rue de Vaugirard.
- Ecrivez par mail à vos élus
- Ecrivez aux chefs détablissement de votre CHU pour leur
demander si comme la loi ly oblige il assure bien
un service IVG et combien dIVG sont pratiquées.
Fiammetta Venner et Caroline Fourest (article paru dans ProChoix
n°16)
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