Comment est née la protestation
(extraits de ProChoix n°13)
Tout commence par un mail. Un simple mail « posté
» le dimanche 6 février. «Allez voir sur le
site de lEducation nationale (http://www.education.
gouv.fr/siac/siac2/ebr.htm), ils ont mis 43 postes
denseignement religieux au concours ! » Stupéfait
par sa découverte, Robert Redeker, professeur agrégé
de philosophie, a prévenu plusieurs enseignants et chercheurs
de sa connaissance. Parmi eux, Jeanne Favret-Saada, de la section
des "Sciences religieuses" (qui étudie les religions
dun point de vue scientifique, c. à d. laïque),
à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes. Après avoir
vérifié linformation, elle décide de
questionner le ministre et alerte ProChoix. Par mail tant qu'à
faire.
Ensemble, nous publions un communiqué :
« 43 futurs professeurs denseignement religieux :
Pourquoi faire ? » Une fois encore, le texte se contente
de poser des questions : « Pour la première fois
dans lenseignement public français, une matière
enseignement religieux est introduite à côté
dautres disciplines scolaires, dont certaines font figure
de parents pauvres en comparaison : lettres classiques (16 postes),
philosophie (20 postes)... Quest-ce que cette nouvelle matière
? Que vient-elle faire dans lenseignement laïque français
? Lintitulé Enseignement religieux montre
quil ne sagit même pas dHistoire
des religions. Pour autant, du moins, quon estime
nécessaire un tel enseignement. ProChoix sétonne
quaucun débat public nait précédé
lintroduction de cette nouvelle matière, demande
à connaître les textes législatifs ou règlementaires
qui encadrent cette innovation, et sinterroge sur la discrétion
avec laquelle cette décision a été prise.
»
LAgence France Presse retient le communiqué et lance
une dépêche. L'occasion pour elle de demander au
Syndicat National de lEnseignement Secondaire (SNES) ce
qu'il en pense : beaucoup de mal. A lopposé, les
autres organisations syndicales et le CNAL (Comité National
dAction Laïque) disent que leur rôle «
nest pas dinterdire la titularisation des personnels
en situation de précarité », les catéchistes.
Pendant ce temps, sur le Net, par téléphone, les
échanges vont bon train. La stupéfaction et la
colère sont générales. On sinforme,
on discute... On finit par saisir que ces postes d«
enseignement religieux » sont mis au concours dans le cadre
du CAPES « réservé ». Une catégorie
de recrutement destinée aux maîtres auxiliaires,
ces enseignants au statut précaire trop longtemps maintenus
en marge de la profession. On apprend surtout que ces maîtres
auxiliaires seraient des catéchistes dAlsace-Moselle.
Une région au statut particulier : ils étaient sous
domination allemande au moment des lois de laïcité
scolaire dans les années 1880 (séparation des Églises
et de lÉcole) ainsi quau moment de la Séparation
des Églises et de lÉtat (1905). Après
leur réintégration dans la République française
(1919), ils ont demandé et obtenu déchapper
aux lois sur la laïcité. Y compris en matière
scolaire. Dailleurs, des objections nous parviennent. Des
gens se disent sétonner de notre naïveté
: tout le monde le sait que lAlsace-Moselle est «
sous Concordat », que lenseignement religieux y est
obligatoire « en vertu de la loi Falloux » (1850)...
et donc, quun jour ou lautre, le ministère
aurait été contraint de créer un concours
de recrutement de profs de catholicisme et protestantisme. A ces
objections, nous répondons par de nouvelles questions :
peut-on régler un problème local par le biais dun
concours national ? Nest-on pas ainsi en train détendre
à la France entière le régime particulier
dAlsace-Moselle, plutôt que de résoudre son
problème particulier ? Et pourquoi le ministère
le fait-il cette année, alors que ces « CAPES réservés
» existent depuis trois ans ?
Il faut aller plus loin, faire une pétition. Le
10, elle est présentée et distribuée à
une première réunion d'ATTAC-Education à
Marseille. Les premières listes de signatures reviennent
par retour de courrier ou par fax. Élisabeth Badinter,
Danièle Sallenave, Françoise Gaspard, Didier Éribon,
Pierre-André Taguieff... Mais c'est bien sûr par
mail que la pétition enthousiasme. « Salut, ta pétition
fait un tabac chez les profs. Je ten prie, ajoute la signature
de ma femme, sinon je vais avoir quelques problèmes domestiques.
Elle a reçu une formation de théologie en Allemagne,
elle est donc particulièrement motivée sur la question
laïque. », « Je signe des deux mains ! »,
« Bien sûr que je signe ça ! Pas croyable,
cette régression continue sur les questions de bondieuserie.
On peut dire que les tiers-mondistes et autres moralistes, qui
ont rétabli la religion sous prétexte de respect
des différences culturelles, nous ont fait un sacré
cadeau », « Finalement, le débat sur la laïcité
est bien plus dactualité quon ne le pensait
»
Du 10 au 16 février, une affaire moséllane agite
justement la presse. Une mère vient dêtre privée
de ses allocations familiales sous prétexte que sa fille
sèche le catéchisme à lécole
(Voir p. 26 ). Laffaire dHagondange radicalise nos
signataires. Le 17, nous avons déjà 300 noms : des
instits, des enseignants du secondaire, des professeurs duniversité,
des chercheurs, des cadres de ladministration de lÉducation
Nationale. Mais aussi : des écrivains, des étudiants,
des parents délèves, des plasticiens, des
fonctionnaires de préfecture, des dentistes...
Au fil des jours, il est devenu évident que ce CAPES de
religion nétait que la pointe émergée
dun iceberg bien plus profond. J. Favret-Saada qui
vient de publier un article sur la laïcité (1)
et F. Venner ont donc entrepris une enquête précise
sur le sujet. Trois questions majeures traversent toute cette
affaire et font lobjet de ce dossier. Dabord, lintroduction
de postes de catéchisme (pour une région donnée)
dans un concours national de recrutement de professeurs. Quest-ce
que cela signifie pour le système éducatif français,
pour la laïcité scolaire, pour ces « enseignants
» eux-mêmes ? Des syndicats nous accusent de vouloir
maintenir ces « professeurs de religion » dans la
précarité en leur refusant laccès au
CAPES. (Ce que la pétition ne fait dailleurs pas
: elle pose des questions sur lintroduction de sections
de catéchisme dans un concours national.) Quand bien même...
Les titulaires de ce CAPES de religion ne disposeront jamais,
en réalité, de la totalité des droits des
fonctionnaires : ils resteront des fonctionnaires de seconde zone.
Enfin, une grande confusion règne, dans lesprit des
laïques y compris en « Alsace-Moselle »
sur les situations respectives de la religion et de lécole
dans ces territoires. Non seulement La Croix et Le Figaro, mais
nombre de militants laïques qui nous ont écrit sont
persuadés que « le Concordat », « la
loi Falloux », « le statut scolaire local dAlsace-Moselle
»... fondent légalement lobligation denseignement
religieux dans ces territoires (suite du raisonnement : sil
est obligatoire, il faut des « enseignants » ; et
qui parmi nous voudrait maintenir des « collègues
» dans la précarité ?).
Cest là quintervient sans doute la plus importante
démonstration de notre dossier paru dans le n°13 de
ProChoix. Puisque tout le monde évoque tout et nimporte
quoi pour justifier la situation scolaire dAlsace-Moselle,
nous sommes allés vérifier. La conclusion est énorme
: rien, aucune loi, aucun décret, aucune ordonnance ne
fonde légalement la nécessité denseignement
religieux dans le secondaire en « Alsace-Moselle »
! Cette obligation est une simple situation de fait, sans
doute concédée par l'État aux Églises
en échange de la « paix scolaire ». De quoi
remuer les partisans de la laïcité. Fiammetta Venner
a dailleurs tenu à mettre entre les mains des citoyens
d « Alsace-Moselle » la liste des textes légaux
de cet insaisissable « statut scolaire local » que
le ministère de lÉducation nationale a jusquici
refusé de publier : grâce à quoi, le parti
de lobligation de lenseignement religieux à
lécole peut toujours invoquer un texte inconnu ou
introuvable à lappui de sa position.
Ainsi, désormais, chaque citoyen aura les moyens de réclamer,
comme il se doit, des explications sur cette étrange concession
scolaire faite sans quaucune loi ne limpose...
(1) « La concorde fait rage : sur le nouveau pacte
laïque », Les Temps Modernes, août-sept.
1999, n° 605.
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