(ELLE) Qui
est vraiment Tariq Ramadan ?
Lire
l'entretien de Caroline Fourest par Christophe Ono-Dit-Biot
Pourquoi
avoir fait ce livre ?
Pour enfin faire la lumière sur Tariq Ramadan. Des théoligiens
musulmans libéraux, des intellectuels arabes, des associations
comme Ni putes ni soumises, dénoncent depuis des années
son influence nocive. Sans être entendus. Il est encore souvent
présenté dans les médias comme un simple intellectuel
musulman voire comme un penseur qui va moderniser l’islam. Alors
qu’il souhaite exactement le contraire. Jusqu’ici, les gens
ont été mal informés. Ils sentent bien que c’est
homme sulfureux et même dangereux mais depuis quinze qu’il
fait son numéro de charme dans les médias, il a toujours
esquivé les critiques en criant au procès d’intention.
On lui reproche de tenir un double discours, mais il s’en sort
toujours en disant que personne n’en a jamais apporté la
preuve. J’ai donc décidé de le faire, en me livrant
à une étude complète de ses œuvres.
Cela
paraît simple et pourtant personne ne l’avait fait jusque
là, comment avez-vous procédé ?
De façon simple mais exigeante. J’ai ramassé tout
ce que l’on pouvait trouver de lui dans les librairies islamistes
(car c’est bien là qu’elles sont diffusées),
comme à la librairie Tawhid qui est un peu son QG à Lyon.
Le décryptage a été harassant car c’est un
homme prolixe : il revendique une quarantaine de livres et plus de 170
cassettes. En réalité, il n’a signé une vingtaine
de livres et seule une quarantaine de cassettes portant sur des sujets
politiques ou de société sont en circulation. Elles sont
en français et servent un peu de formation expresse à
tous ceux qui souhaitent s’initier à l’islamisme.
J’ai lu, écouté, retranscrit. Puis j’ai comparé
avec ses déclaration dans la presse et sur les plateaux de télévision.
Le résultat est très parlant. Dans la presse, Ramadan
se présente comme un réformateur qui n’a «
aucun problème avec la raison », d’accord à
100% avec la laïcité et qui encourage les jeunes à
s’intégrer. En écoutant attentivement ses cassettes
et en lisant certains de ses livres, on réalise qu’il fait
tout le contraire ! Il prône un islam fondamentaliste, vomit les
musulmans rationalistes (qu’ils appelle « des musulmans
sans l’islam »), dénonce l’intégration
comme une assimilation, demande aux jeunes de rester étanche
à tout ce qui n’« est pas islamique » dans
la culture occidentale et pousse ses fidèles à investir
les associations laïques… pour qu’elles acceptent de
la modifier ! Cela paraît simple à dire comme ça.
Mais il m’a fallu 426 pages d’analyse pour mettre ces «
trouvailles » à la portée du grand public. Car Ramadan
est un véritable stratège et il est très doué
pour utiliser une sémantique allusive apparement inoffensive.
Sauf si on possède une certaine culture, à la fois sur
l’islam et sur l’islamisme. Le fait d’étudier
les discours intégristes depuis plus de dix ans, notamment l’extrême
droite chrétienne, m’a beaucoup servi. Il rêve du
même monde mais au nom de l’islam.
On
soupçonne Ramadan d’être Frère musulman, une
mouvance islamiste particulièrement redoutable, confirméez-vous
ce soupçon ?
Oui. Ramadan nie appartenir à cette confrérie islamiste
et martèle qu’on lui intente un procès en «
délit génétique ». En effet, le mouvement
a été créé en Egypte en 1928 par Hassan
al-Banna, le grand-père de Tariq Ramadan, et s’est déployé
au niveau international grâce à Saïd Ramadan, le père
de Tariq Ramadan. Mais personne ne reproche à Ramadan d’être
leur descendant. On lui repproche d’être leur héritier
politique ! Les Frères musulmans ont pour objectif de «
réformer les lois pour qu’elles se conforment à
la législation islamique », grâce à une conquête
sociale puis politique. La confrérie a toujours autorisé
ses membres a nié toute appartenance pour ne pas être entravé
dans leur mission. Ce que fait Tariq Ramadan. Pourtant, il est administrateur
du Centre islamique de Genève, le QG européen des Frères,
et surtout il diffuse la pensée des Frères ! Dans ses
cours audios, les fameuses cassettes, il enseigne la pensée et
la méthode de Hassan al-Banna comme le modèle à
suivre, sans le moindre recul ni esprit critique.
Votre
livre montre qu’il est très marqué par son héritage
familial, jusque dans son mariage avec « Isabelle la Catholique
»…
C’est la seule fois où j’aborde sa vie privée,
parce que son mariage est très représentatif des idées
qu’il défend et qu’il en a lui-même fait la
publicité. Quand Ramadan est né, ses parents venaient
d’ouvrir un Centre islamique à Genève pour islamiser
l’Europe. Ils l’ont baptisé « Tariq »
du nom du premier conquérant à avoir conquis l’Espagne.
En grandissant, Tariq Ramadan s’est jeté à corps
perdu dans la dawa (la prédication prosélyte) et il a
épousé une catholique nommée Isabelle. Ca ne s’invente
pas. L’islam encourage les hommes à épouser des
femmes issues d’autres religions car c’est un moyen de faire
grandir le nombre des fidèles. Sa femme s’est convertie
et a pris le voile pour l’épouser. L’anecdote est
révélatrice car Tariq Ramadan est l’un des prédicateurs
qui a le plus fait pour multiplier le nombre de voiles en France, au
nom d’une lecture fondamentaliste et sexiste du Coran. En réalité
le Coran ne recommande pas de porter un voile sur les cheveux mais sur
la poitrine, mais beaucoup d’islamistes tiennent à cette
coutume patriarcale afin de montrer qu’ils maîtrisent mieux
leurs femmes que les occidentaux. Ce qui ne veut pas dire qu’ils
ne font pas tout pour leur présenter cette option comme un «
choix ». Ramadan sait pertinemment qu’un message oppressif
et autoritaire ne passerait pas auprès des jeunes musulmanes
françaises. Il préfère jouer la carte de la persuasion.
Il vous dira qu’il n’oblige pas les jeunes musulmanes à
porter le voile… Tout en oubliant de signaler qu’il présente
le voile comme le summum de la pudeur et qu’il répète
inlassablement aux jeunes femmes sous son influence qu’une bonne
musulmane est une musulmane « pudique ». Ce qu’il
appelle du « féminisme islamique ». Encore un concept
pensé pour tromper car en réalité, il invite clairement
à combattre le féminisme au nom de l’islam.
Dans
votre conclusion, vous esquissez les contours du monde rêvé
selon Tariq Ramadan : des femmes voilées qui militent contre
les droits des femmes, une mixité placée sous haute surveillance,
le retour à une économie primaire, des prisons pleines
d’homosexuels… C’est un peu exagéré,
non ?
Malheuresment non. Ce que j’ai essayé de faire en conclusion,
c’est de reconstituer le puzzle qu’il ne veut surtout pas
que l’on reconstitue. Il fait très attention à ne
jamais dévoiler le modèle de société dont
il rêve. Mais on s’en fait une idée en écoutant
ses cassettes et en lisant attentivement ses livres. Là, on découvre
qu’il cite l’Iran comme le pays musulman le plus en avance
sur le droit des femmes, et qu’il cite le Soudan de Hassan al-Tourabi
(l’homme qui a réinstauré la charia) comme un modèle
d’alternative économique et culturel ! Ses cassettes sur
la culture sont les plus effrayantes. Il proscrit le rap, les boîtes
de nuit et les mariages mixtes, car « si une femme de votre famille
se marie avec un non-musulman, c’est quelqu’un qui sort
de notre communauté ». Il dénonce l’homosexualité
comme « une perturbation » contre-nature, justifie la polygamie
et les châtiments corporels. Dans Peut-on vivre avec l’Islam
?, son dernier livre, il écrit que ces châtiments sont
là pour rappeler « comme un enseignement » que «
la fornication et l’adultère sont des choses très
graves devant Dieu ».
Mais
s’il est si clairement intégriste, comment les médias,
dont il est l’un des invités réguliers, peuvent-ils
donc se laisser abuser ?
Il a élaboré toute une rhétorique qui lui permet
d’être insaisissable sur un plateau télé.
Il joue notamment à merveille de l’ambiguité de
certains termes. Par exemple, il se présente comme « réformateur
», sans ajouter que cette réforme est « salafiste
», c’est-à-dire tournée vers le passé
et les fondements de l’Islam. En plus, Ramadan est soutenu par
un certain nombre de journalistes, comme Alain Gresh au Monde diplomatique
ou Xavier Ternisien en charge du dossier « islam » au Monde,
ainsi que par certains altermondialistes. Le week-end dernier au Forum
social européen, il était annonçé comme
intervenant sur pas moins de huit table-rondes ! Au nom de la lutte
prioritaire contre l’impérialisme américain et le
sionisme, beaucoup de militants se laissent séduire par son discours
contre l’impérialisme culturel occidental, ce qu’il
appelle l’ « occidentalisation sans âme et sans conscience
»… sans voir que chez Ramadan, il ne s’agit pas de
seulement de critiquer la mondialisation mais bien de prôner une
morale islamique intégriste anti-occidentale. Ils lui offrent
à peu de frais une caution laïque et progressiste.
Peut-être
sont-ils victimes de son fameux « double-discours » ?
Même trompées par le double-discours, des associations
anti-racistes comme la Ligue des Droits de l’Homme, qui ont choisi
Ramadan comme leur interlocuteur privilégié au détriment
des musulmans laïques, ont fait preuve d’une absence de vigilance
coupable. D’autant que si Tariq Ramadan encourage ses fidèles
à établir des « sphères de collaboration
», comme il dit, avec la gauche laïque, il ne conçoit
jamais ses collaborations comme un échange, mais comme une stratégie
pour mieux islamiser son environnement.
Vous
tirez donc la sonnette d’alarme ?
Je suis aussi inquiète que les intellectuels musulmans laïques.
Je pense comme eux que Ramadan est l’un des émissaires
les plus dangereux de l’islamisme et qu’il est temps de
mettre fin à une certaine naïveté sous peine de devenir
soit ses complices soit ses victimes.
Entretien
paru dans Elle le 25/10/04