N°3

février 1998, 12 p. (20F)

 

Le Nuremberg de la vie sur Internet ou quand les provie se prennent pour des juges !

par Caroline Fourest

Summum tout à la fois de la haine meurtrière et du plus indécent des relativistes provie,
un site américain intitulé Nuremberg pour la vie juge tous les jours des partisans de l’avortement en direct sur Internet. Mieux, ce serveur est chaudement recommandé et accessible par Transvie, un serveur provie bien de chez nous...

Le Nuremberg pour la vie, vous vous en doutez, n’est pas là pour juger d’authentiques nazis. Pensez donc, il y a tellement mieux à faire avec ceux que les provie considèrent comme LES nouveaux nazis... bien plus méchants, bien plus dangereux que ceux qui n’ont finalement gazé que quelques juifs (et encore ! vous diront certains.) Dès la première page web, vous êtes dans l’ambiance. Un dessin nous montre le prétoire d’un tribunal. Un juge y observe une femme debout entrain de désigner du doigt un accusé, la scène est sous titrée « Visualisez le procès des avorteurs ». Des majuscules rouges annoncent « Les dossiers de Nuremberg ». Le tout est souligné par des photos de foetus enchevêtrés, démembrés. Et qui pissent le sang en direct. La suite n’a pas besoin d’effets spéciaux pour foutre les jetons. Une légende nous prévient « ce site a été appelé le site web le plus controversé des Etats-Unis dans un article intitulé ‘la bataille de l’avortement déménage sur le Net’ publié le 12 /2/1997 dans USA today. » De quoi s’agit-il au juste ? Le serveur ne fait pas de mystère : « Une coalition de citoyens responsables sont en train de collaborer aux quatre coins des Etats-Unis pour collecter des dossiers sur les avorteurs en prévision du jour où ils seraient capables de les poursuivre pour crime contre l’humanité. Votre vote peut amener des dizaines de milliers de personnes à comprendre que tout se paie un jour... » Sous le titre « Pourquoi ceci doit être fait », c’est encore plus explicite : « L’une des plus grandes tragédies des procès de Nuremberg intentés aux nazis après la seconde guerre mondiale était que tout les documents et les preuves n’avaient pu être rassemblés. En conséquence de quoi, beaucoup de ces criminels de guerre furent libérés ou bien condamnés pour des crimes mineurs. Nous ne voulons pas qu’une telle chose se passe lorsque viendra le jour d’inculper les avorteurs pour leurs crimes. Nous prenons les devants en vue du jour où ces gens seront poursuivis par des cours parfaitement légales, le jour où la nation se tournera contre le cruel massacre des enfants de Dieu. » Voilà bien l’enjeu de la rhétorique banalisatrice des provie. Faire de l’avortement un génocide comparable à celui des juifs—quitte à profaner la mémoire de six millions de morts — et juger les défenseurs de l’avortement pour crime contre l’humanité. Tout un programme. En attendant, et pour mieux préparer le terrain, les internautes sont purement et simplement conviés à une véritable chasse à l’homme.

«Vous pouvez apporter des preuves contre »
Le mot d’ordre est simple collecter toutes les informations possibles et imaginables contre les prochoix, en particulier :
« 1) les personnes qui pratiquent les avortements : médecins, infirmières...
2) les personnes qui dirigent ou possèdent des cliniques d’avortement
3) les personnes qui protègent les cliniques : vigiles, escortes, policiers...
4) les juges et les politiciens qui font passer des lois autorisant le meurtre des enfants ou qui oppriment des militants provie
Ces individus commettent toutes des crimes pour lesquels ils devront répondre. Nous les considérons tous comme avorteurs. Les preuves que nous répertorions seront envoyées dans plusieurs lieux sûrs afin que les forces pro-avortement ne puissent pas les détruire et empêcher leur future utilisation. Le genre d'information dont nous avons besoin est matérielle. Il faut qu’elle soit acceptable dans une cour pour identifier le tueur et pour prouver les différents crimes de ces avorteurs. »
Au cas où les brebis s’égareraient dans quelque quête spirituelle, le serveur se charge de les ramener sur terre : «Nous avons besoin de ce qui suit:
1) photos ou bandes vidéo des avorteurs, de leur voiture, de leur maison, de leurs amis, et de toute autre chose ayant un intérêt ( aussi récent que possible).
2) données personnelles courantes et passées comprenant la date et le lieu de naissance, des adresses commerciales ou personnelles, des numéros de téléphone, numéros de sécurité sociale, numéros de plaque d’immatriculation d'automobiles, noms et des dates de naissance des conjoints et enfants, des amis.
3) casier judiciaire, y compris sur ses contraventions, ses permis divers et ses empreintes digitales.
4) Toutes les dépositions possibles contre lui, surtout celles faites lors d’un divorce.
5) déclarations sous serment d'anciens employés, anciens patients, anciens conjoints.
6) coupures de journaux, vidéos
7) rapports d'intérêt des investigateurs ou pro-life qui ont eu des rapport d'affaires régulières avec l'avorteur.
8) notes, journaux, ou agendas tenus par des vigiles, des « sauveteurs du trottoir » (ie assaillants à l’extérieur de la clinique)
9) toute autre chose qui pourrait aider à identifier et condamner l'avorteur dans une future cour de loi.
Comme si cela ne suffisait pas, le site Nuremberg pour la vie insiste ; «prenez une Mesure Aujourd'hui ! :
•Appelez le centre d’avortement près de chez vous et demandez des noms, etc...
•Visitez la boucherie de bébé, et prenez les photos
•Visitez les palais de justice et consultez les archives.
•Envoyez-nous tout ce que vous avez découvert «.
Et attention, pas de Rédemption pour les « avorteurs » ayant quitté les affaires ! A moins que ces derniers aient depuis pris position contre l’avortement, tous doivent comparaître ! Dans sa très grande mansuétude, un lien hypertexte prévoit toutefois une rubrique « confession » pour les avorteurs repentis. Il suffit d’indiquer son adresse e-mail, son nom, son adresse, où les avortements ont eu lieu, sa participation exacte à cette « atrocité », à quelle date, détailler un peu et hop vous voilà sur leur fichier ! Et peut être vous accordera-t-on une remise de peine !

Listes et dénonciations
Une partie du site est bien entendu consacrée à des listes entières de condamnés à comparaître. Environ 600 noms classés en fonction des catégories déjà établies mais agrémentées d’adjectifs de toute fraîcheur. On trouve ainsi sur un index du nom d’« avorteurs les tireurs », un autre « ouvriers de cliniques : les porteurs d’armes »... Le rayon « politiciens : leurs embouchures » fait par exemple mention de Ted Kennedy, Bob Dole, Al Gore (vice-président des USA) et même Clinton ( pour le coup il n’y aura pas trop de difficultés à trouver des infos sur sa vie personnelle). Quant aux « divers», la liste fait apparaître entre autres les noms de Whoopi Goldberg et Cybil Shepherd... Mais comme une liste n’est jamais assez exhaustive, des dizaines de dénonciations se chargent de la compléter un peu plus chaque jour. Sous la mention « le boucher du troisième trimestre » — en référence au fait que la personne dénoncée pratique des avortement au delà de sept mois — un certain Warren Hern se retrouve mis à l’index. Le nom, l’adresse et le fax de sa clinique sont mis à la disposition des chiens de chasse avec ce mot «vous voulez peut être dire deux mots à ce ‘médecin’ ». Mieux, le site ne le dira jamais assez « si vous pouvez trouver d’autres informations nous apprécierons. Merci de mettre aussi des informations sur les bouchers sévissant dans votre Etat qui ferait des avortement partiels ou du troisième trimestre. Il y a sûrement pour eux une place en enfer, eux qui assassinent les enfants sans se repentir ».

Harcèlement
Plus loin, et toujours dans le même ordre d’idée, une lettre datée du 5/12/97 est publiée sous le thème « New Killer ». « Il y a une nouvelle meurtrière à Aware Women (centre de planning). Elle a commencé à travailler le 9 mai 1997. Je lui ai envoyé la lettre suivante et j’attends avec impatience sa réponse. Meredith Raney. » Voici un petit aperçu de ce monument de sadisme que Meredith Raney se vante d’avoir envoyé au Dr Ravi avant de l’accuser de ne pas avoir daigné lui répondre :
« Cher Dr Ravi. J’ai noté que vous aviez commencé à travailler à Aware Women; la clinique de Melbourne. Comme oeuvre de salubrité publique nous éditons une page web en libre accès pour chaque assassins qui travaille à Aware Women. Pour l’exemple voici la page consacrée à votre collègue (...) Merci de nous envoyer des documents ou peut-être votre photo favorite afin que nous la mettions en ligne. Nous voulons être sûr de bien faire les choses. Bien qu’internet couvre le monde entier, nous vous rappellons qu’il ne vous coûtera rien pour ce service public. Sincèrement votre. » Bon sang, on se demande vraiment pourquoi ces « salauds » de prochoix ne daignent pas répondre à un courrier aussi cordial !

Jugement on line
Voilà pour l’esprit. En pratique, la rubrique la plus effrayante reste sûrement celle des jugements en direct où 10 000 internautes endossent la toge version bure pour mieux condamner les prochoix. Après quoi, libre à chaque fidèle de prendre l’initiative d’une sanction adéquate ! Beaucoup de dossiers patientent dans les couloirs de cette mascarade. Actuellement deux sont en attente de compléments d’informations : un médecin et une directrice de centre de planning familiale. Un coup de souris et me voilà téléportée sur le dossier ‘Nuremberg n° 355’ .

Dossier n°355
La cible du jour s’appelle Judy H (le nom est en entier sur le web. Une immense photo de l’« accusée » nous dévoile une jeune femme aux cheveux courts, charmante... Son portrait est soigneusement encadré par deux taches de sang qui coulent en direct (au cas où les fidèles internautes n’aient pas encore compris comment juger). On apprend qu’elle est directrice d’un centre de planning et qu’elle aide les femmes à échapper aux commandos. Sa fiche signalétique n’omet aucun détail : « sexe féminin, race blanche, yeux bruns, cheveux châtains, adresse... A la mention téléphone, le serveur indique : « Attention l’accusée essaye de s’enfuir. Nous avons besoin de son dernier numéro ».
Les charges retenues contre elles prètent à frémir ou à rire, c’est au choix. Elle est tout à la fois accusée de : « Génocide », « Meurtre de masse », « Fraude », « Féticide », « Infanticide » et « Vexations intentionnelles face à une détresse émotionnelle »

Aussi, en attendant le jour du jugement final, se charge-t-on de nous la présenter : « Jude H. (son nom apparaît au complet dans la fiche NDR) est une militante prochoix de longue date (liens vers les preuves on line). Elle a témoigné lors de nombreux procès pour que le droit à l’avortement demeure légal. Elle a aussi harcelé un activiste provie Paul de Parrie pour qu’il quitte les lieux alors qu’il avait juste bloqué pacifiquement l’entrée de la maison de Jude H. pendant huit mois ».
Voilà pour la présentation.
Oh, ils oubliaient... Jude H. n’est pas mariée, elle n’a pas d’enfants. « Other property », on apprend qu’elle a une « lesbian partner ». Bien entendu l’adresse — E-mail compris — de sa petite amie est signalée. Au cas où. Mais ce n’est pas tout. Le déballage d’une vie privée devant ces sauvages me fait déjà froid dans le dos, cela empire avec l’arrivée des photos prises à son insu et visibles de n’importe quel écran... Livrées en pature à des milliers d’assasins potentiels, elles dévoilent la jeune femme et son amie. Toutes deux sont visiblement en train de traverser une rue. Pressées, un brin tendues... Savent-elles qu’on les traque ? Je ne sais pas. Mais elles ne regardent pas en direction de l’objectif qui les vise. L’ « amie » est une de ces « butch » américaines bien dans son corps et dans sa chair, habillée en vrac, les cheveux courts (sauf une mèche qui se plait à lui tomber dans les yeux). La démarche assurée, elle tient fermement une canette de soda dans une main et un journal dans l’autre. Quant à la jeune femme censée incarner le diable, son look est plutôt universitaire, chic mais un tantinet décontracté. Plus je les fixe, plus j’enrage à l’idée de ces fouilles merde accrochés à leurs basque. Plus ça va, et plus j’ai la très nette impression de les observer du coin d’un fusil à lunette, plus je tremble à l’idée que celui ou celle qui a pris cette photo appuiera un jour sur une gachette... Juste en dessous, un cliché de sa voiture stationnée, sa plaque d’immatriculation. Elle est là en attente de ses passagères ou... d’une bombe. Je regarde à nouveau la photo de cette femme et de son amie. Tout ce que m’ont dit ces salauds me donne terriblement envie de la connaître, de partager avec elle mes impressions sur ces provie de mort... Si le simple fait de la regarder pouvait bloquer l’accès au serveur, je resterai bien là toute la nuit. Mais je ne peux rien faire. Un seul clic et n’importe lequel de ses branques peut la salir de sa haine...
Je ne peux rien faire. Tout juste me répéter que si ces connards osent toucher à un de ces cheveux, foi de prochoix, je leur fais bouffer leur foetus en plastique !

Caroline Fourest

Source : ProChoix n°3, février 1998, 12 p. (20F)

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