« Alger n’est pas Bamako ! » commente ironiquement Amine. A, journaliste à la radio. Depuis quelques semaines, suite à la dernière visite du Premier ministre français Jean-Marc Ayrault à Alger (une visite inscrite, au départ, dans un cadre purement économique), des rumeurs circulent sur un probable soutien de Paris au président sortant Abdelaziz Bouteflika (76 ans), pour briguer un quatrième mandat consécutif. Ce dernier, depuis son retour de l’hôpital militaire Val-de-Grâce, mois de juillet dernier, où il a séjourné plus de trois mois, en chaise roulante, n’a reçu aucun des officiels occidentaux ; sauf des français, d’abord le maire de Paris : Bertrand Delanoë, qui lui a proposé «projets communs, entre les deux capitales, en matière de gestion urbaine, à long terme », ensuite le chef du gouvernement socialiste, à qui il a adressé une phrase qui ne cesse de susciter polémique : «Soyez fiers de ce que vous avez fait au Mali, dites-le au Président Hollande ».

L’Algérie officielle qui s’attache, depuis son Indépendance(1962), dans ses affaires étrangères, à la notion de la « non-ingérence » change récemment, sous Bouteflika, le disciple parafait du Colonel-Président Houari Boumediène(1965-1978), de discours, et salue l’intervention militaire de l’armée française au nord du Mali, début 2013. Une prise de position surprenante qui a, certainement, fait plaire à l’Elysée, et à Ayrault en personne qui s’est, mois de décembre dernier, réjoui de jouer, volontairement, le rôle de porte-parole de la présidence algérienne, en s’adressant, dans une conférence de presse, à des ministres et à des journalistes locaux : « L’entretien de 45 minutes (avec Bouteflika) s’est très bien passé, c’est quelqu’un de très courageux après sa maladie ». Ajoutant:« Il est très bien informé sur les dossiers (…) J’ai été très surpris qu’il suive à ce point la situation ». Les déclarations d’Ayrault vont, en contradiction, avec le discours de l’opposition, qui avance une image négative sur Bouteflika ; comme étant un président affaibli par la maladie, incapable de suivre l’actualité et poursuivre son travail, et ses engagements, censé céder, après quinze ans au pouvoir, sa place.

Entre 1963 et 1978, en sa qualité de ministre des affaires étrangères, Bouteflika était toujours l’homme fort du pouvoir algérien, le plus proche de Paris. A son retour au Palais El Mouradia en 1999, il a relancé de bonnes relations diplomatiques avec les français, après des années de relations tendues, sous l’ancien président le Général Lyamine Zeroual. Cependant, durant le mandat de Nicolas Sarkozy, les relations bilatérales ont connu un véritables passage à vide, surtout après l’invasion de La Libye, avant de se renforce, de nouveau en 2012, avec le retour des socialistes.

L’AQMI et le Sahara

Depuis six mois, Bouteflika a entamé des changements au sien de son staff diplomatique à Paris. Il a désigné Amar Boudjema nouvel ambassadeur (août dernier), en remplacement de Missoum Sbih, en poste depuis 2005, puis Aïssa Kheladi, ancien DG de l’ENTV, comme nouveau directeur du Centre Culturel Algérien (CCA), à la place de l’ancien militaire et écrivain Yasmina Khadra, qui a surpris tout le monde, mois d’octobre dernier, en annonçant ses vœux de se présenter aux prochaines élections présidentielles. Des changements qui expliquent, peut-être, une nouvel ère dans les relations algéro-françaises, et une volonté annoncée de donner une nouvelle image sur les trois précédents mandats de Bouteflika, marqués surtout par la fin du terrorisme islamiste, mais aussi par l’explosion des affaires de corruption ; avec notamment le cas de l’ancien magnat Abdemoumene Rafik Khalifa, réfugié à Londres depuis 2002, et remis entre les mains des autorités algériennes fin 2013, et l’ex-ministre de l’énergie, très proche de Bouteflika, Chekib Khelil, qui fait, depuis peu de temps, l’objet d’un mandat d’arrêt international, lui et son épouse, et deux de ses enfants. Paris préfère fermer les yeux aux nombreux scandales qui secouent Alger (qui occupe la 94ème place dans l’indice de corruption 2013, établi par Transparency International), gardant toujours ses collaborations avec le système en place autour des questions de la sécurité et du terrorisme dans les pays du Sahel, et les possible stratégies visant à rétrécir la zone d’opération de l’AQMI, qui s’étend du Sahara algérien jusqu’au Niger, Mali et la Mauritanie, en menaçant des intérêts français. Donc, Paris trouve dans la personne d’Abdelaziz Bouteflika, et son entourage, un allié stratégique, et un soutien permanant, dans sa guerre contre le terrorisme, et les groupes djihadistes opposants à la présence occidentale dans la région. De son coté, Alger ne cesse de jouer la carte de « bonnes relations » avec la France pour faire pression sur son voisin marocain, et redynamiser le dossier du Sahara Occidental.

Le vent du printemps arabe n’a pas soufflé sur Alger, et le système mis en place n’envisage, pour le moment, faire sa révolution, et changer sa politique intérieure, qui mène le pays vers un avenir incertain. Les deux puissants partis politiques : FLN et RND (majoritaires au parlement) ont déjà affiché leurs couleurs et annoncé leur soutien à Boutflika pour un quatrième mandat. A l’approche des élections présidentielles, en dehors des enjeux géopolitiques, le soutien extérieur d’un président sortant ou d’un autre candidat, l’Algérie semble, de plus en plus, déterminée à mettre fin à une époque révolue, tourner la page de son passé proche, et s’engager dans un processus démocratique et réel.

Saïd KHATIBI