Nous qui, par nos expériences de vie et nos travaux, avons appris à mesurer l’importance de la laïcité dans la lutte contre le racisme et le sexisme, ne pouvons qu’être indignés par les attaques orchestrées contre Caroline Fourest. Elles visent non seulement à déformer sa pensée et son action, mais contribuent à discréditer toute lutte antiraciste, féministe et laïque.

Cette entreprise est grossièrement apparue lors des « Y a bon Awards 2012 ». Décerné par le groupe des Indivisibles, ce trophée sarcastique — une banane d’or — prétend sensibiliser l’opinion contre la banalisation du racisme. En visant Caroline Fourest, il a surtout contribué à banaliser l’intégrisme, et même à prendre sa défense contre toute critique.

Que lui reproche-t-on ? Un plaidoyer féministe et laïque tenu dans le cadre d’une convention pour « l’égalité réelle » organisée par le Parti socialiste en décembre 2010 ! Que s’y est-il passé pour fâcher à ce point les Indivisibles ? A la tribune ce jour-là, Rokhaya Diallo, porte-parole de cette association, est venue plaider pour des statistiques ethniques, le voile et une laïcité plus ouverte aux revendications particularistes. Intervenant quelques minutes après, Caroline Fourest a défendu une autre ligne, à la fois universaliste, antiraciste et laïque. Non pas la facilité du droit à la différence, mais la lutte acharnée contre les préjugés engendrés par les stéréotypes ethniques. Non pas la laïcité « positive », mais la vigilance. Que les élus locaux ne fassent aucune concession aux associations intégristes.

C’est dans ce contexte-là qu’elle a cité en exemple la mairie UMP de Vigneux, qui avait envisagé un temps de prêter un gymnase public à une association souhaitant organiser un tournoi sportif non mixte entre des filles voilées. Le tout pour lever des fonds au profit d’une association connue pour soutenir la branche sociale du Hamas.

Et Caroline Fourest de s’interroger : les élus de la République doivent-ils cautionner les groupes qui militent pour faire reculer la mixité et la laïcité ou bien encourager en priorité ceux qui se battent pour l’égalité et l’émancipation ? La salle a répondu. Par une standing ovation de l’ensemble des militants présents et l’applaudissement de ses cadres, dont la première secrétaire du parti socialiste, qui organisait cette convention.

Où est la dimension raciste de cette déclaration ? Comment peut-on prétendre qu’un tournoi non mixte organisé par une association intégriste pour soutenir le Hamas équivaut à stigmatiser toutes les femmes musulmanes ?

Attribuer une intention raciste aux propos de Caroline Fourest, c’est soutenir l’idée pernicieuse selon laquelle la dénonciation de l’islamisme relève du racisme antimusulman. Un tel procédé contribue à légitimer les islamistes comme représentants des musulmans. Dans l’ambiance empoisonnée créée par l’instrumentalisation de la laïcité et par l’extrême-droite, ce raccourci peut leurrer certains militants antiracistes. Ils auraient bien tort. Car l’amalgame ainsi créé entre les islamistes et les musulmans ne sert que la cause de l’extrême droite.

Ce « Y’ a bon Awards » 2012 est d’autant plus choquant qu’il intervient l’année où Caroline Fourest a ferraillé pied à pied contre le Front national. Tous ceux qui prennent le temps de la lire, de bonne foi, le savent. Elle lutte sans relâche, et depuis longtemps, contre ceux qui utilisent la laïcité pour inciter au racisme anti-musulmans. Notamment dans son livre et son film sur Marine Le Pen ou à Des Paroles et des actes, lorsqu’elle a pointé du doigt ­ une phrase du FN pouvant laisser penser que les Français « originaires du monde musulman » n’étaient pas d’assez bonne « qualité » pour servir dans l’armée française. Cette phrase-là est choquante. Cette phrase-là est raciste. Et c’est Caroline Fourest qui l’a dénoncée.

Comment peut-on feindre d’ignorer ce travail de lutte contre les préjugés. Au point de transformer un antiracisme clair et courageux en soupçon de racisme ? Et surtout dans quel but ?

A quoi jouent les Indivisibles et leurs alliés ? A un jeu dangereux, qui n’a rien à voir avec l’antiracisme et tout à voir avec l’intimidation : dissuader le droit de critiquer l’intégrisme en l’assimilant à du racisme. Ce procédé n’est pas seulement d’une extraordinaire mauvaise foi. Il représente une menace pour tous ceux qui, comme nous, se battent quotidiennement contre l’incitation à la haine, à la discrimination et à l’intolérance véhiculée par l’intégrisme.

A travers Caroline Fourest, c’est toute une famille de pensée qui est visée. Celle qui lutte à la fois contre les discriminations et contre les particularismes, contre le racisme et contre l’intégrisme, pour l’égalité et pour la laïcité. C’est pourquoi nous avons voulu réagir. En réclamant, comme Sophia Aram (*), l’honneur de partager avec Caroline Fourest son « Y a Bon Awards ».




Premiers signataires

Taslima Nasreen

Soad Baba Aissa

Leila Babès

Elisabeth Badinter

Ladan Boroumand

Djemila Benhabib

Fewzi Benhabib

Chahla Chafiq

Sophia Chikirou

Jacqueline Costa Lascoux

Carine Delahaie, rédactrice en chef de Clara Magazine

Nadia Geerts

Farid Hanache

Nora Hamdi

Didier Idjaji

Claudie Lesselier

Ahmed Meguini

Caroline de Haas

Lilian Halls-French

Nadia El Fani

Liliane Kandel

Catherine Kintzler

Safia Lebdi

Michèle Loup

Malka Marcovich

Loubna Méliane

Rayhana

Nadja Ringart

Said Sadi

Sabine Salmon, présidente de Femmes Solidaires

Mohamed Sifaoui

Seïf Soudani

AMEL (Association pour la Mixité, l'Egalité et la Laïcité)




(*) « Moi aussi, je veux un Y’a bon award », dans Libération (28 mars 2012) a été signée par Sophia Aram, Dominique Sopo (président SOS Racisme), Nicolas Bedos (auteur), Baya Kasmi (scénariste), Michel Leclerc (réalisateur), Guillaume Erner (journaliste), Renaud Dély (journaliste), Tania de Montaigne (écrivaine), Thomas Legrand (journaliste), Darina al-Joundi (comédienne), Patrick Pelloux (urgentiste), Isabelle Alonso (écrivaine), Gérard Miller (psychanalyste).

http://www.liberation.fr/societe/01012398689-moi-aussi-je-veux-un-y-a-bon-award