Cela ne fait plus aucun doute : les dernières attaques qui ciblent en Tunisie universités, médias modernistes et laïques, l’art, la création et plus généralement le projet de société progressiste, sont des attaques coordonnées. Méthodiques, au timing opportun et usant des réseaux sociaux pour s’organiser et agir, mais aussi parfois spontanées et mobilisant des groupes sociaux hétéroclites, elles échappent notamment aux grilles de lecture traditionnelles de la plupart des médias occidentaux qui ont trop vite fait de rapporter, même via des correspondants sur place, de simples « attaques salafistes » isolés. Une info qui ressemble à s’y méprendre à la version des faits donnée par le communiqué officiel d’Ennahdha.
Le chiffre de « 200 à 300 assaillants intégristes » de la chaîne Nessma TV, avancé par l’AFP dimanche 9 octobre n’impressionne pas d’autres observateurs locaux. Et pour cause : nous avons très vite compris que les assaillants étaient en réalité beaucoup plus nombreux, et que tous ne sont pas des salafistes à proprement parler.
Et cela ne constitue en rien une « bonne nouvelle », contrairement à ce que semblent penser ceux qui parlent au nom du peuple tunisien, pour prétendre qu’il « a fait bloc contre Nessma », la chaîne qui s’est selon eux rendue coupable d’« atteinte aux sentiments identitaires et religieux des tunisiens ». Des sentiments décidément très susceptibles donc, à fleur de peau, qu’un simple mais impardonnable film d’animation aurait blessés, Persépolis montrant une représentation de Dieu dans l’imaginaire d’une fillette iranienne dont les péripéties lors de la révolution iranienne sont l’objet du film.

Une société non encore sécularisée, tous coupables !
Ce qui s’est produit, et qui continue à se produire à l’heure où nous écrivons ces lignes, relève certainement d’un phénomène plus complexe et d’un processus historique, politique et sociologique qui arrive à son terme, lorsque Nessma TV décide de crever l’abcès et d’en découdre avec un malaise latent. La chaine a plus ou moins consciemment profité d’un momentum, d’une dynamique révolutionnaire, pour s’en prendre au joug encore diffus de l’autocensure. C’est que l’ordre moral, visiblement loin d’avoir subi une quelconque révolution, est en pleine résurgence.
Au lendemain des attaques, quelques éléments de réponse allant dans ce sens nous sont fournis au travers des réactions officielles des uns et des autres. Au jeu du qui provoque qui, l’ensemble des partis politiques ont tranché : une grande majorité des formations allant de l’extrême droite jusqu’au centre-gauche, en passant par le versatile CPR, ont opté pour un populiste « oui mais » (une apologie à demi-mot de la violence, sous-entendant que Nessma l’a bien cherché), quand ils n’accusent pas ouvertement Nessma de « provocation » et d’être la seule responsable de l’explosion de la violence dans le pays.
Mieux : comme dans une authentique théocratie, le parquet de Tunis ouvrait lundi une information judiciaire contre Nessma TV, après une série de plaintes déposées par plusieurs avocats et parties civiles pour blasphème…
Il faut aller bien plus à gauche, du côté du PDM (Pôle Démocratique Moderniste) et du PCOT (Parti Communiste Ouvrier Tunisien) pour trouver des réactions sans équivoque : un soutien clair à la chaine et aux institutions universitaires et leur personnel victime d’attaques similaires dans les facultés des Lettres de Sousse et de Kairouan et une condamnation non ambiguë de la violence.

« Ce n’est pas le moment ! »
Cette expression, omniprésente dans la bouche de gens issus de tous les milieux sociaux en Tunisie, résume bien le fond du problème : la hiérarchisation des priorités. Alors que le pays est à une semaine des élections de la Constituante, une assemblée censée d’abord rédiger une loi fondamentale du pays, la nature de son régime, le rapport entre Religion et Etat, etc., une majorité de Tunisiens continuent de penser que les questions « prioritaires » sont l’économie, l’emploi, la corruption… Or, ces élections ne sont pas des législatives et, appelons-la comme on veut, la question de la sécularisation ou de la laïcité est une question essentielle et de tous les instants, en ce qu’elle définit le cadre, civil ou céleste, dans lequel le futur Etat va œuvrer. C’est donc maintenant ou jamais qu’il faut en débattre.
Ainsi c’est ce tout, ce climat ambiant fortement réactionnaire, ce conservatisme, qui vient cautionner la violence quand il n’y participe pas. Lui-même a été créé par des décennies d’abandon de toute vision, système de pensée, ou projet de société par un pouvoir obsédé par son auto-préservation, qui semble avoir livré une grande partie d’une génération entière à son sort. C’est elle qui était –aussi- devant les locaux de Nessma dimanche dernier. Celle-là même qui, sans arborer aucun signe distinctif apparent de salafisme, a insulté de « sionistes » (traduction : pro système) les journalistes au balcon du siège de la chaîne, devenant, de facto, l’alliée du salafisme. C’est elle enfin qui hier encore rassemblait une foule exclusivement masculine pour scander des slogans religieux affirmant que « quiconque s’en prend à Allah s’en prend aux Tunisiens », illustrant à son insu cette définition de l’intégrisme selon laquelle l’intégriste est celui pour qui Dieu est une métaphore de son propre égo. En somme, il faut entendre « je censure » lorsqu’ils crient « Dieu interdit » en l’occurrence.
Pour autant, il ne s’agit pas de disculper les mouvements salafistes qui furent les instigateurs initiaux de ce soulèvement réactionnaire. Des images de la réunion salafiste présidée par le virulent Abou Ayoub, diffusée en streaming la veille de la tentative d'attaque du siège de Nessma TV, font le tour du web. On y voit le chef salafiste menacer la chaîne de djihad et énoncer une fatwa en bonne et due forme. Pour Nadia Sellini, professeure ayant vécu sur place les évènements de Sousse, « les salafistes ne s’en prennent pas par hasard à ceux parmi les temples du savoir qui sont spécialisés dans les sciences humaines en particulier : leurs financeurs, souvent wahabistes, savent pertinemment que c’est là que se joue le combat des idées, que c’est là que des générations de penseurs libres ont été formées en Tunisie. »
Salafistes et jeunes identitaires radicaux, même combat. Et les récents évènements sanglants d’affrontements interconfessionnels en Egypte (24 morts) qui coïncident avec les « émeutes inquisitoires » en Tunisie, viennent rappeler que cela ne tient qu’à peu de choses que les révolutions arabes ne dérapent en moyenâgeuses guerres de religions.

Seif Soudani