Le 8 novembre 2009, je suis l’invité de Samuel Etienne sur le plateau de France 3, face à Marine Le Pen. Après quelques échanges à fleurets mouchetés, elle m’interpelle au sujet de la rue Myrha, l’attaque est préparée, techniquement anticipée et politiquement réfléchie : « Etes-vous d’accord avec le maire socialiste de Paris lorsqu’il laisse bloquer des rues avec des barrières pour que des centaines de musulmans prient à même le sol. » Ma réponse est tout aussi directe : « Le maire de Paris ne laissera jamais bloquer avec des barrières les rues de Paris. » Ce qui est juste et conforme, tant du point de vue juridique qu’administratif.

Le lendemain, un montage grossier reprenant l’échange télévisé tronqué, suivi des images de la rue Myrha bloquée par la prière du vendredi est diffusé sur le Net. J’y suis accusé de mensonge et affublé du titre « idiot utile de l’islam ». Après des dizaines de milliers de vues de la vidéo, des lettres d’insultes racistes et de menaces de mort reçues à mon bureau et à mon domicile, et après que Marine Le Pen a comparé de façon honteuse ces prières publiques à l’Occupation, je ne peux rester silencieux.

Pour autant, souscrire à l’indignation morale légitime et unanime m’apparaît plus stérile encore. Depuis mes premiers engagements à Toulon en 1995, lorsque le FN s’empara de la ville, l’extrême droite a toujours suscité mon intérêt, notamment pour la dynamique particulière qu’elle entretient au sein des catégories populaires. Mes voisins n’étaient pas racistes et avaient voté FN, je voulais comprendre pourquoi, convaincu qu’ils pouvaient se tourner vers la gauche si nous trouvions les mots et les actes justes.

C’est avec la même exigence, à la faveur cet épisode télévisé, que j’ai souhaité comprendre ce nouveau rapport qui s’établissait entre extrême droite et « défense de la laïcité » (thème nouveau et inattendu dans le discours du Front national et qui cache mal la véritable pulsion antimusulman), sujet sur lequel de nombreux intellectuels se sont penchés ces dernières années, à l’instar de Caroline Fourest.

De cette réflexion, je tire trois conclusions. Tout d’abord l’extrême droite ne prospère que sur les terrains qui semblent abandonnés par les partis traditionnels, et la laïcité en est un. Ensuite le mouvement qui lie dans un rapport antagoniste islam et cadre national est européen et renvoie à la crise des modèles d’intégration sociale et culturelle. Enfin, comme préconisaient les platoniciens, on ne lutte efficacement contre les démagogues qu’« en extirpant la part de vérité qui les fait vivre ». Or, la vérité c’est qu’en République, on ne prie pas au milieu de la rue. C’est là une vérité essentielle qui ne doit pas être relativisée par la condamnation unanime, bien au contraire.

Nombre de nos concitoyens, comme nous, condamnent la comparaison inqualifiable de Marine Le Pen, qui insulte les citoyens de confession musulmane et souille la mémoire de ceux qui se sont battus pour notre liberté. Les mêmes veulent aussi entendre cela de la part de la gauche. C’est notre devoir.

Razzy Hammadi, Secrétaire national PS aux services publics

Paru dans Libération le 15/12/10