Diffusé au festival hors compétition, en série sur Canal + et bientôt en salle, le film "CARLOS" présente une vision à la fois subjective et biaisée de Assem Al Joundi, premier journaliste à l'avoir rencontré. Darina Al Joundi, comédienne et auteure d'une pièce sur la liberté qui commence le jour de l'enterrement de son père, Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter (Actes Sud), tient à rétablir la vérité à travers une lettre adressée à son père.

À mon père, Assem Al Joundi,

Papa, je t’avais promis de t’écrire s’il y avait urgence, et c’est le cas.

Tu sais que mon premier contact avec le cinéma s’est fait grâce à toi. C’était en 73 quand mon oncle, le cinéaste Borhane Alaouié, avait décidé d’adapter ton roman, « Kafar Kassem Â» et d’en faire son premier long métrage que Marin Karmitz a distribué. C’est encore le cinéma qui me fait revenir vers toi, mais pour des raisons différentes : cette fois le film parle de toi mais pour entacher ton nom, et je me sens obligée de te défendre. Je ne peux pas me battre dans nos pays contre la censure et venir en France pour demander de censurer une œuvre artistique, même si le film Carlos utilise ton vrai nom. C’est inimaginable de commettre l’inadmissible. J’ai en mémoire ma sœur Dima, distributrice à Beyrouth, qui, chaque fois qu’elle a voulu sortir un film, a du se battre contre la censure pour sauver un mot, un plan, une scène, le film même…

Je ne leur permets pas de changer nos convictions et nos principes papa, je n’ai donc qu’un choix, celui d’écrire et de dire ta vérité.

Ce que dit ce film de toi m’est insupportable. J’étais dans la salle au Festival de Cannes toute seule comme si j’étais seule avec toi, et je regardais les mensonges répandus sur toi. Je ne peux pas oublier ce que tu nous a dis à ma sœur Dima et à moi : « Je n’ai rien à vous laisser, que mon nom, et vous pourrez toujours être fières de le porter. Â» Tu n’as jamais trahi les principes, pour lesquels tu t’es battu jusqu’à la fin de ta vie et pour lesquels tu n’as jamais cessé tes allers-retours dans les prisons arabes. Tu n’as jamais accepté de céder aux régimes arabes, jamais accepté de traiter avec leurs services secrets. Tu as même reçu une balle dans la tête qui t’a laissé un trou derrière l’oreille gauche, que tu tâtais tout le temps pour te rappeler tes combats pour la justice, la liberté, l’égalité, et la laïcité.

Tu as payé très cher tes combats et tes choix. Tu as fais de la prison en Syrie. À ta sortie, c’était la résidence surveillée et l’exil. C’est comme ça que nous nous sommes retrouvés à Bagdad en 76. C’est là que t’as rencontré Carlos, et pendant deux ans vous vous êtes vus.

Nous t’avions quitté pour rentrer à Beyrouth, après ton passage en prison. Tu étais en résidence surveillée une fois de plus.

Le film d’Olivier Assayas prétend que vous vous êtes rencontrés au Yémen, à Aden en 78, et que c’est à ce moment que Carlos t’a accordé l’interview, alors que vous n’êtes jamais vu en dehors de Bagdad, cette ville que tu as fui et où tu n’es jamais retourné. Quelques mois après ton arrivée à Beyrouth, après plusieurs visites de responsables des services secrets, et après tes refus répétés de travailler avec eux, tu as reçu une balle dans la tête. C’était en bas de notre immeuble, je t’ai vu à ce moment, j’étais au balcon et je t’ai vu baignant dans ton sang. Ceux qui voulaient ta tête avaient utilisé le moment de la publication de l’interview, pour accuser Carlos de ton meurtre. Tu as survécu, et tu étais un des rares à avoir survécu parmi beaucoup de tes amis.

Quand on t’a annoncé que c’était Carlos qui avait essayé de te tuer, tu a dis que c’était impossible et que si ça avait été lui tu n’aurais jamais survécu. Des années plus tard Carlos a retrouvé ton frère Khaled en Allemagne et lui a transmis un message qui confirmait tes dire : qu’il ne t’avait jamais tiré dessus et que s’il l’avait fait tu ne serais pas en vie.

Le film prétend que c’est Carlos qui a commandité ton assassinat car tu l’as vendu aux iraquiens. Je ne comprends pas comment tu peux être emprisonné par ce régime, être mis sous résidence surveillée, avant de fuir ce régime, pour ensuite lui vendre des informations. Le film fait de toi un simple petit mouchard, un informateur en quête d’argent. C’est une honte de vouloir salir ton nom de cette façon, de vouloir effacer les crimes de nos régimes, effacer ton combat contre ces régimes.

Le film prétend que tas perdu un œil et que les médecins à Moscou n’ont pas réussi à le sauver. J’ai beaucoup ri : tu as été soigné ici, en France, en Bretagne, tu es revenu fasciné par cet endroit et par le traitement que tu y a reçu, d’autant plus que l’hôpital n’a pas accepté que tu règles la facture.

Quand je suis sortie du film, je suis rentrée et j’ai regardé les dernières images que j’ai de toi : une interview sur Al Jazeera le 11-2-1999. J’avais besoin d’entendre ta voix, de te voir, de t’écouter raconter ta vie, tes combats, tes rêves et affirmer que Carlos n’avait rien avoir avec cet attentat.

J’avais besoin de te voir comme je t’ai connu : un homme libre intègre, pas comme le film te décrit.

Papa, je te promets de ne jamais cesser de te défendre, de défendre tes principes et ton nom.

Ta bien-aimée, Darina Al Joundi