La tâche est aussi délicate qu’essentielle. Après 25 années de conflit qui auront coûté la vie à 40000 personnes et près de 50 milliards de dollars en dépenses militaires, le gouvernement du parti de la Justice et du Développement (AKP) se lance dans une série de réformes en faveur du peuple kurde, qui vise à mettre un terme aux combats qui opposent l’armée turque aux rebelles du parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Les contours de ce processus ‘d’unité et d’intégrité nationale’ peinent encore à être définis, mais la technique qui semble inspirée du modèle hispano-basque consiste à élargir le champ des libertés individuelles, dans le but de marginaliser la lutte armée. Et afin de « faire de la Turquie un pays plus démocratique Â», pour reprendre les termes du ministre de l’Intérieur B Atalay, les propositions fusent déjà : réattribuer les noms des villages kurdes (turquifiés à partir des années 1940), instaurer l’enseignement du Kurde dans les écoles publiques, autoriser l’émission de chaînes privées kurdes… Car pour le président de la république Abdullah Gül, « le problème se situe au niveau des standards démocratiques Â». Pour la première fois de l’histoire, l’état admet ainsi qu’au-delà des violences, la question kurde en Turquie est avant tout une affaire de démocratie et de droits de l’homme.

UN PASSE LOURD DE CONSEQUENCES
C’est donc principalement au niveau politique que des efforts restent à faire, dans un pays où l’existence d’une communauté à cheval sur quatre territoires (Iran, Irak, Syrie, Turquie) a souvent suscitée la crainte d’une division territoriale. Le bilan de la politique ‘anti-séparatiste’ menée dans le sud-est de la Turquie à majorité kurde après le coup d’état de 1980 et jusque la fin des années 1990 se passe de commentaire : 18000 meurtres ‘non élucidés’, 3848 villages évacués, 400000 personnes déplacées… Des pratiques qui auront valu à la Turquie, ce membre fondateur du Conseil de l’Europe, d’être érigée à la tête de la liste des états les plus condamnés par la Cour Européenne des Droits de l’Homme (257 condamnations en 2008). Mais les temps ont changés, et la Turquie souhaite désormais tourner une page sombre de son histoire. De timides avancées, notamment amorcées par les négociations d’adhésion à l’UE et qui vont dans le sens de la reconnaissance de la minorité kurde, ont été enregistrées ces dernières années à l’exemple de l’autorisation de l’enseignement privé des langues maternelles en 2004 et le lancement d’une chaîne nationale en Kurde (TRT 6) en janvier. Mais celles-ci se sont vite avérées insuffisantes à répondre aux attentes d’une communauté représentant désormais à elle seule près d’un tiers de la population totale.
Les avancées à réaliser ne se limitent malheureusement pas aux droits culturels. L’autre domaine sur lequel l’état se doit d’apporter un soutien inconditionnel à la communauté kurde se situe au niveau éducatif, dans une société où les traditions féodales persistent. Car le constat est alarmant. Selon une enquête réalisée par l’université de Dicle (Diyarbakir) en 2008, 47% des mariages dans le sud-est de la Turquie se font entre cousins germains, alors que 37% des jeunes mariées ont moins de 15 ans. A cela s’ajoute les pratiques courantes de mariages forcés, de crimes d’honneurs et de sang. Le taux d’analphabétisme (40%) avoisine celui du Cameroun, soit cinq fois plus que la moyenne nationale (7.68%). La situation économique de la région, également très inquiétante, est toujours à l’origine d’un exode urbain massif (près de 15% de la population stambouliote, la plus grande ville du pays, est d’origine kurde). Selon les chiffres avancés l’an dernier par l’organisme de statistiques turc (TÜIK), la région la plus affectée par le chômage reste celle du sud-est avec un taux global de 15.8%. Dans la même période, les taux de productivité les plus bas du pays ont été enregistrés dans les départements à majorité kurde de Diyarbakir (31.8%) et ceux de Mardin et Şırnak (30.7%). Un bilan qui démontre à la fois l’échec du grand projet de modernisation lancé par Mustafa Kemal Atatürk lors de la création de la République, mais également celui de la lutte anti-terroriste menée par l’état ces deux dernières décennies et ayant eu pour principal effet de renforcer l’isolement de cette communauté.

DES REFORMES QUI DIVISENT
Des réformes en profondeur sont donc à prévoir si une réelle résolution de la question kurde est souhaitée. Pour les défenseurs des droits de l’homme, toute l’urgence se situe au niveau constitutionnel. Car si le texte, hérité du putsch militaire, a maintes été fois modifié notamment dans le but de répondre davantage aux standards européens, des résidus du régime autoritaire persistent. Apurer la société de ses traumatismes, afin de repartir sur des bases d’égalité passe indéniablement par l’adoption d’une « constitution civile Â», ce projet phare du gouvernement AKP qui peine à être amorcé faute de soutien de l’opposition politique. Le parti pro-kurde pour une Société Démocratique (DTP), souvent accusé de n’être que la vitrine officielle du PKK, exige pour sa part une définition plus large de l’identité nationale selon laquelle ‘Toute personne rattachée à la Turquie par le statut de citoyenneté est Turc’ (article 66). Enfin, et afin de sauvegarder tous les langues vivantes et rares, des réformes judiciaires sont également à entreprendre, qui permettraient notamment la mise en place de cours linguistiques dans les écoles et universités publiques, ainsi que la création d’instituts culturels. De telles ouvertures apporteraient la preuve irréfutable d’une volonté de l’état de protection et de respect de toutes les minorités présentes sur le territoire turc, 36 selon le Premier Ministre Recep Tayyip Erdogan. Ce parti au pouvoir se voit aujourd’hui soupçonné de vouloir la division de la Turquie. Les principaux partis d’opposition, le parti Républicain du Peuple (CHP, gauche kémaliste) ainsi que le parti d’Action Nationaliste (MHP, extrême droite) craignent que le développement des droits culturels et linguistiques des minorités n’encourage le séparatisme et crient déjà à la trahison. Les dirigeants des deux partis, Deniz Baykal et Devlet Bahçeli, refusent toute discussion sur ce sujet avec le gouvernement et préviennent déjà s’opposer à toute réforme qui irait dans ce sens. Même son de cloche du côté du chef de l’Etat Major, Ilker Basbug;, qui a prévenu que « l’armée ne tolèrerait aucune atteinte aux fondements de l’Etat-nation et de l’Etat unitaire Â», faisant référence à la proposition du DTP d’adoption du Kurde comme seconde langue officielle. Et si la mise en garde des militaires, ces acteurs inconditionnels de la vie politique turque, est sévère, B Atalay tente de rassurer en confirmant que le gouvernement ne prépare rien de contradictoire avec ces principes, et riposte en conseillant à ses détracteurs de « se débarrasser de leur phobie de la division Â» tout en donnant l’ambitieuse promesse que ce processus de démocratisation débouchera sur « la fin des violences et la paix en Turquie Â».

LA RECONCILIATION NATIONALE PASSE PAR LE PARDON
Si tout le monde s’accorde sur la nécessite de mettre un terme aux violences, c’est donc bien sur le mode opératoire que les opinions s’opposent. Alors que l’Etat Major promet de « lutter jusqu’à l’extermination du dernier terroriste Â», le gouvernement préfère vraisemblablement regagner le cœur des Kurdes, dans le but d’affaiblir le soutien au PKK. Ce mouvement léniniste-marxiste créé en 1978 a vu le jour après une longue période de pressions et d’inégalités dont était victime le peuple kurde en Turquie. Trente ans plus tard, la question est de savoir dans quelle mesure l’attribution de certains droits démocratiques à cette minorité peut modifier l’équilibre et mener à l’anéantissement du PKK. A décoder le discours d’Abdullah Öcalan, le leader du PKK emprisonné à perpétuité sur l’île d’Imrali;, les chances restent mince. Le mouvement, très affaiblit depuis l’arrestation et la condamnation de son dirigeant, revoit ses revendications à la baisse et ne rêve plus d’un Grand Kurdistan libre, mais on est encore loin d’une résolution du conflit à l’amiable. La feuille de route rédigée par Öcalan à l’occasion des 25 ans de la lutte armée et confisquée par les autorités avant de n’avoir été rendue publique semble démontrer que les aspirations de la rébellion sont loin de coïncider avec le projet du gouvernement AKP. Selon ses avocats, le chef du PKK propose la création d’une région autonome, à l’instar toujours du modèle basque, avec un parlement et des autorités régionales autonomes. Une option inimaginable vue d’Ankara refusant toute tractation avec celui qui reste aux yeux de l’état l’ennemi public numéro un.
Car le nationalisme existe, il faut bien l’admettre, des deux côtés, et ceux ne sont hélas pas quelques réformes allant vers plus de droits démocratiques qui convaincront les quelques 4500 rebelles du PKK retrancher dans les montagnes de déposer les armes. L’alternative consisterait à élargir la loi sur le repentis en vigueur depuis 2003, qui offre aux militants une remise de peine à condition qu’ils fournissent des informations sur le mouvement. Les guérilleros exigent ainsi une amnistie générale leur permettant de se réinsérer dans la société avec la garantie de ne faire l’objet d’aucune poursuite judiciaire, en échange de la paix. Une sorte de ‘réconciliation nationale’ à l’algérienne, où elle à été adoptée par référendum en 2006. Une couleuvre qui risque d’être difficile à avaler.

Fatma KIZILBOGA