Ce billet a été mis en ligne le 27 avril, lors de la première polémique concernant Tariq Ramadan aux Pays-Bas.

Ainsi donc, près la Suisse, la France, les Etats-Unis, le Canada et l’Angleterre, Tariq Ramadan secoue le débat public aux Pays-Bas, où la mairie de Rotterdam a tenu à l’engager pour jouer les médiateurs et les facilitateurs d’intégration. N’y a-t-il plus un seul Néérlandais de culture musulmane laïque et ouvert d’esprit qu’on veuille à tout prix embaucher un prédicateur aussi fondamentaliste et controversé que Tariq Ramadan ? A défaut d’intégrer, il n’a pas fini de diviser.

Le rituel est toujours à peu près le même. Tariq Ramadan commence toujours par intriguer et parfois même par fasciner. Son discours posé, en apparence moderne et rassurant, son charisme, lui vaut logiquement d’être prisé par les médias. Les journalistes s’étant contentés de l’interviewer le présentent volontiers comme un intellectuel musulman défendant un islam européen moderne voire moderniste, pouvant permettre de réconcilier les Européens de culture musulmane avec leur identité et leur citoyenneté. Ce que tout le monde souhaite dans cette Europe déchirée entre les excès : intégristes d’une part et racistes de l’autre. Pourtant, d’autres voix, notamment d’autres intellectuelles arabes connaissant un peu mieux le parcours et les références de Tariq Ramadan, mettent en garde depuis des années contre son double discours : moderniste et apaisé dans les médias mais fondamentaliste et réactionnaire lorsqu’il s’adresse à une audience musulmane. Qui croire ?

Un discours trompeur

Pendant des années, Tariq Ramadan s’est plaint que personne ne prenne le temps de le lire pour trancher. Journaliste d’investigation travaillant sur les discours d’intégristes, principalement chrétiens, j’ai donc entamé un long travail de décryptage de ses textes et discours pour en avoir le cœur net. Neuf mois passés à lire ses livres, à écouter ses cassettes audios — tirées de ses conférences devant un public d’initiés (vendues par des librairies islamistes) — afin de les comparer aux déclarations tenues dans la presse grand public. Le résultat de ces recherches est exposé dans Frère Tariq : discours, stratégie et méthode de Tariq Ramadan : 426 pages et près de 600 notes de bas de pages, désormais disponible en anglais.

Je ne prétends pas avoir percé à jour l’énigme intime ou psychologique de Tariq Ramadan. Je ne me suis simplement intéressée à ses discours, à leurs complexité (qui est bien réelle) ainsi qu’à leurs contradictions (qui existent aussi). J’y ai rencontré un Tariq Ramadan bien plus réactionnaire et bien plus proche de l’école de pensée fondée par Hassan Al Banna que je ne m’y attendais.

Ce nom ne dit pas grand-chose à un européen, même musulman. Il est pourtant aussi connu que des Egyptiens et des Algériens que Mussolini l’est des italiens. Car il a fondé la fameuse confrérie des Frères musulmans, ce fameux mouvement politique ayant posé les bases d’un islam fondamentaliste à caractère totalitaire en Egypte en 1928. Il ne s’agit pas d’un groupe ou d’un parti dont on aurait la carte, mais d’un école de pensée, où cohabitent différents courant, ayant des stratégies plus ou moins internationalistes ou au contraire nationales, mais qui ont tous en commun d’admirer Hassan al-Banna, son islam fondamentaliste réactionnaire et sa méthode politique visant à initier « étape par étape » (y compris par la dissimulation) un nombre toujours plus grand de fidèles.

Un ambassadeur de la pensée des Frères musulmans

Travaillant maintenant depuis 2003 sur ses discours, je n’ai plus aucun doute sur le fait que Tariq Ramadan tient un discours expurgé, elliptique voir trompeur auprès des médias et un discours beaucoup plus engagé, fidèle à la stratégie des Frères musulmans, en « interne ». Ce qui est d’ailleurs l’exacte recommandation de Hassan al-Banna, formé dans une confrérie soufie, et qui recommandait à ses partisans de tenir un discours pour l’intérieur et un pour l’extérieur… Un conseil dont je n’aurais jamais entendu parlé si je n’avais pas écouté une cassette où Tariq Ramadan, lui-même, y fait allusion. En effet, le séminaire oral de Tariq Ramadan à l’intention de ses partisans commence par deux cassettes consacrées presque exclusivement à un homme qu’il présente comme « le plus grand réformateur de ce siècle », son héros et son modèle : Hassan al-Banna.

Il parle volontiers de procès d’intention en « délit génétique » quand on lui reproche cette filiation. Pourtant, il ne se contente pas d’être le petit fils de Hassan al-Banna. Il l’enseigne. Dans ses cassettes et dans ses livres, notamment dans « aux sources du Renouveau musulman » , il présent le fondateur de l’islam totalitaire comme un exemple à suivre, et le mouvement des Frères musulmans comme un « mouvement de libération ».

J’ai beau avoir écouté plusieurs fois ces deux cassettes, à aucun moment, la moindre critique ne vient troubler ce portrait apologétique destiné à faire partager son enthousiasme et son admiration pour la stratégie élaborée par son grand-père, qu’il défend même à l’occasion dans les médias. Comme dans un livre d’entretien réalisé avec Alain Gresh, L’Islam en questions, où il déclare : « J’ai étudié en profondeur la pensée de Hassan al-Banna et je ne renie rien de ma filiation. Sa relation à Dieu, sa spiritualité, son mysticisme, sa personnalité en même temps que sa pensée critique sur le droit, la politique, la société et le pluralisme restent des références pour moi, de cœur et d’intelligence. » Il ajoute : « Son engagement aussi continue de susciter mon respect et mon admiration . » Dans un lexique publié en annexe d’Etre musulman européen, il va jusqu’à décrire son grand-père comme un martyr, injustement critiqué : « En Occident, on le connaît surtout par ce qu’en ont dit ses ennemis politiques et particulièrement les colonisateurs anglais et les militants sionistes ».

Un islam politique plus réactionnaire que progressiste

Bien que son positionnement tiers-mondiste et anti-américain puisse le faire passer pour un progressiste, Tariq Ramadan est moins l’équivalent de Martin Luther King que de Jerry Falwell (le leader fondamentaliste de la Moral Majority). Il n’est pas séparatiste, au sens où il invite bien les musulmans d’Europe à se sentir fiers d’être à la fois européens et musulmans pour mieux s’engager comme citoyens et faire avancer la société qui les entourent vers « plus d’islam » : « Il faut s’engager dans tous les domaines qui sont les nôtres où l’on peut amener à changer les choses vers plus d’islam. »

Un lecteur plutôt bien disposé à son égard retiendra que Tariq Ramadan appelle au respect des lois, d’autant qu’il insiste davantage sur cet aspect dans ses livres : « Un musulman, résident ou citoyen, doit se considérer sous l’effet d’un contrat à la fois moral et social avec le pays où il séjourne. En d’autres termes, il se doit de respecter les lois . » Mais dans ses cassettes, Tariq Ramadan invite les musulmans à considérer que l’appartenance religieuse est « au-delà de tout ». Il y précise en effet qu’il faut respecter la Constitution et la loi tant qu’elles n’entrent pas en contradiction avec un principe islamique (jugés supérieurs). Or il défend une vision de l’Islam profondément rétrograde et incompatible parfois difficilement compatible avec la vie moderne.

Dans une cassette sur les « Grands péchés », Tariq Ramadan interdit la sexualité hors le mariage. Au point de mettre en garde contre la tentation d’aller dans des piscines mixtes, où leur regard pourraient se poser sur ce qu’ils n’ont pas le droit de regarder : « tu peux pas y aller parce que ton regard est posé sur des choses que tu ne dois pas voir ! Parce que tu vas là-bas et forcément ça t’attire ! Donc il faut développer des lieux où c’est sain, où l’on aura des piscines tout en respectant nos principes éthiques. » : http://www.dailymotion.com/user/prochoix/video/x991sk_le-vrai-visage-de-tariq-ramadan_news

En clair, il les invite à réclamer des piscines non mixtes.

Dans l’un de ses livres récents, Peut-on vivre avec l’islam ?, il ne cache pas son aversion les mariages mixtes, entre un femme musulmane et un homme non musulman. Tariq Ramadan a également préfacé un recueil de fatwa dont l’une autorise un homme à interdire certaines fréquentations à sa femme et déclare l’avortement illicite. Dans son introduction, il prévient les musulmans en « constante recherche du plus facile, du plus simple, du plus “ modéré ” » qu’ils n’y trouveront pas leur compte car chacun doit s’engager pour éviter de produire un « islam au rabais, un islam... sans islam ».

Réformiste mais fondamentaliste

Comme tout frère musulman, il n’est pas fondamentaliste littéraliste comme peuvent l’être les salafistes (salaf voulant dire fondements en arabe), mais un réformiste salafiste. Ce qui est différent. Il peut se montrer très critique vis à vis de certaines traditions non islamiques (comme l’excision) et prôner la contextualisation des commandements de l’Islam. Mais chez lui, contextualiser ne veut pas dire « actualiser ». Il refuse toute réforme visant à abolir purement et simplement certains principes anachroniques attentatoires aux libertés individuelles puisqu’il croit aux contrairement qu’il faut réformer l’Islam en retournant à ses fondements. Ce qui fait dire à Jacques Jomier, un prêtre dominicain, islamologue, qui a comme moi étudié de près les textes de Ramadan, qu’ « Il n’est pas question pour lui de moderniser l’islam mais d’islamiser la modernité . »

Son islam lutte principalement contre l’islam des modernistes, qu’il décrit comme décadent, quand il ne qualifie pas l’islam libéral d’ « islam sans l’islam » . Rien ne l’agace plus que le « discours réducteur et totalement occidentalisé » d’une Taslima Nassreen. Ses partisans la décrivent volontiers comme « islamophobe » pour mieux la désigner aux foudres des prédateurs d’apostats. Il ne pense pas mieux de Rushdie. D’ailleurs, Tariq Ramadan a étudié un an sur le campus d’une organisation islamiste, la Leicester fundation, qui a mené la campagne contre Rushdie en Angleterre. Cette fondation, qu’il remercie pour son accueil chaleureux en introduction de la version française et anglaise de Etre musulman européen, est connue pour diffuser la pensée de Mawdudi (l’équivalent de Hassan al-Banna au Pakistan) et de Sayyed Qotb, le plus radical des penseurs des Frères musulmans, l’homme qui a théorisé le droit de tuer les « tyrans imposteurs » dont s’inspire Ben Laden.

Il y aurait mille autres choses à dire encore sur son parcours, notamment son admiration pour son père, Saïd Ramadan, le disciple favori de Hassa al-Banna, l’homme qui tissé le réseau des Frères musulmans en exil. Malgré ses dénégations, il est toujours membre du conseil d’administration du Centre islamique de Genève, le QG suisse des Frères musulmans en exil, fondé par son père et dirigé par Hani Ramadan. Or la proximité du ce Centre avec des membres du FIS, notamment ceux chargé d’exécuter les intellectuels en Algérie (le FIDA), n’est plus à démontrer. Ce qui lui a d’ailleurs valu d’être interdit de séjour un temps en France, en 1995, alors que des attentats commis par le FIS ensanglantaient Paris. Aujourd’hui, il est interdit de travail aux Etats-Unis en raison de son soutien et de ses dons à une association chargée de récolter des fonds pour le Hamas, la branche armée des Frères en Palestine, dont la première cellule a été fondé le même Saïd Ramadan (Tariq Ramadan le rappelle avec fierté dans ses écrits sur son père).

Enfin et surtout, pour tout ce qui concerne des questions théologiques plus approfondies, il renvoie les fidèles qui l’écoutent aux sages recommandations de Youssef al-Qaradhawi, le théologien d’Al-Jazira et des Frères musulmans. Un homme qui a émis une fatwa justifiant officiellement les attentats suicide en Palestine, dont s’inspire le hamas. Et se demande à propos de l’homosexualité dans le Licite et l’illicite, la Bible des partisans de Tariq Ramadan, s’il faut tuer le passif ou l’actif en premier. Qaradhawi est aussi un homme pour qui « il n’y a pas de dialogue entre nous et les Juifs, hormis par le sabre et le fusil ».

A propos des mensonges sur ses détracteurs

Toute personne osant décortiquer sa stratégie endure logiquement ses foudres, mais depuis mon livre je suis logiquement en tête de liste. J’ai lu avec beaucoup d’amusement (et un peu de retard) le droit de réponse qu’il a diffusé auprès de la presse néerlandaise, et dans lequel il me consacre comme toujours quelques lignes. Un amusement relatif car depuis sept ans que je travaille sur ses discours et sa rhétorique, elle est devenue trop familière pour me surprendre. Sa défense est toujours la même, dans tous les pays où la polémique finit toujours par le rattraper. En Suisse, En France, En Angleterre… Personne n’aurait la preuve de son double discours, les citations seraient fausses, et il serait victime d’un complot. Seuls les contours du complot varie : « sioniste » ou « gay », selon les contrées.

Pour avoir écrit des articles mettant en garde contre son fondamentalisme, un journaliste pro-palestinien s’est vu accusé d’être à la solde du lobby sioniste. A l’occasion, Tariq Ramadan peut aussi mentir. Comme à la télévision française, où il a affirmé qu’il avait gagné son procès contre un autre journaliste, d’origine libanaise, Antoine Sfeir, l’ayant accusé de tenir un double discours. Un procès que Ramadan a en réalité perdu. En 2004, la parution de mon livre est venue mettre un coup d’arrêt à sa propagande. Ce qui l’oblige depuis à tenter de se refaire une santé ailleurs. Et c’est là que je suis amusée. En lisant sous sa plume que mon « livre a été échec ». Non seulement, c’est un argument un peu léger pour répondre aux critiques qui lui sont adressées mais c’est faux.

Mon livre, paru chez un grand éditeur, a fait la couverture d’un grand hebdomadaire et a connu une couverture presse très importante. A tel point qu’il est aujourd’hui traduit en anglais. Mais monsieur Ramadan m’apprend qu’il serait « ignoré et ridiculisé » en Angleterre. Ce qui est pourtant difficilement compatible. Ou un livre est « ignoré », ou il est « ridiculisé ». Dans les deux cas, ce n’est toujours pas un argument. Mais c’est toujours faux. Peut-être Tariq Ramadan fait-il allusion à des sites web intégristes prêts à le défendre contre vents et marrées ? Je ne serai pas très étonnée qu’ils veuillent le tourner en « ridicule ». Ce qui prouve qu’ils ne l’ont même pas « ignoré »….

Je comprends également qu’il nie être intolérant. Rares sont les racistes qui se disent racistes. Rares sont les fanatiques qui se disent fanatiques… En l’occurrence, à propos de l’homosexualité, Tariq Ramadan dispense un enseignement religieux qui ressemble fort à celui des prédicateur chrétien de la droite religieuse américaine : ne pas condamner le pécheur mais le péché. Son appel à la tolérance peut l’amener à parler à des homosexuels, bien sûr, mais sa tolérance a des limites : « Pour l’islam, l’homosexualité n’est pas naturelle et elle sort de la voie et des normes de la réalisation des êtres humains devant Dieu. Ce comportement révèle une perturbation, un dysfonctionnement, un déséquilibre. » (Source : Peut-on vivre avec l’islam ?, Lausanne, Favre, 200, p. 152).

Dans une interview diffusée sur un site musulman, il explique que je l’attaque parce que je suis « homosexuelle et féministe ». Voilà au moins qui nous change du complot sioniste ou "islamophobe" ! Pour une fois, Tariq Ramadan n’a pas tout à fait menti. Je suis gay et féministe, mais aussi antiraciste, écologiste… journaliste et laïque. Ce sont surtout ces deux dernières motivations qui m’ont poussé à travailler neuf mois sur ces discours et ces cassettes pour savoir (une bonne fois pour toutes) s’il tenait — ou non — un « double discours ». J’ai beaucoup douté pendant cette enquête, mais aujourd’hui mon intime conviction est faite, preuves à l’appui : Tariq Ramadan n’est pas un moderniste mais un prédicateur qui utilise un discours moderne et intellectuel pour faire avancer un islam politique rétrograde et intolérant. Je précise qu’en plus d’être journaliste, je suis enseignante à Sciences-Po et que la rhétorique de Tariq Ramadan m’intéresse parce qu’elle est complexe et redoutablement habile. Mon livre a pour objet de décortiquer cette complexité et non de la simplifier. Ceux qui l’on lu en toute sincérité peuvent en témoigner.

Il est disponible en anglais et chacun peut se faire une idée. Je tiens juste à préciser que contrairement à ce qu’affirme Tariq Ramadan, toutes les citations sont bien entendu rigoureusement exactes et leur source indiquée. Il n’a d’ailleurs fait aucun procès ni jamais pu apporter la preuve qu’une seule de ces citations était ne serait-ce que déformée. Sa principale tactique consiste à critiquer mon livre de façon abstraite puis à passer à des généralités, où il cite de fausses citations (qui ne sont pas de moi ou dans mon livre) pour pouvoir faire semblant de les récuser. Ce qui lui permet de gagner un peu de temps. Avant que la vérité ne vienne, comme toujours, le rattraper.

Caroline Fourest

Journaliste à Charlie Hebdo, Le Monde, France culture, enseignante à Sciences-po Paris, auteure de nombreux livre sur l’intégrisme juif, chrétien et musulman. Prix du livre politique, et du Prix national de la laïcité.

Pour écouter un extrait du discours puritiain que tient Tariq Ramadan à ses fidèles : http://www.dailymotion.com/video/x991sk_tariq-ramadan-contre-les-piscines-m_news