Il y a dans ces histoires, sans commencement ni fin, un peu de la grâce, un peu du pathos, un peu de la pudeur et un peu de la vérité qui sont à voir avec la souffrance. La souffrance, la peur et la douleur liées au Sida.

"Une histoire qui n’a pas de fin" est un triptyque qui rassemble de nombreux témoignages autour de la maladie, organisés selon le point de vue du témoin : le premier volet, "Paroles de l’un à l’autre" nous donne à voir et à entendre les paroles de personnes séropositives, le second intitulé "Paroles de soignants" rassemble les témoignages de médecins, infirmiers et autres personnels hospitaliers, tandis que le dernier présente des "Paroles de familles" concernées par la maladie. Trois « films-documents » comme l’indique une des affiches du film : ici, mise en scène et montage sont réduits au minimum, et sont pensés comme des instruments servant à recueillir la parole. Pas de point de vue d’un auteur accouchant d’un documentaire, mais une multiplicité de points de vue dont la somme forme un « document », témoin d’une épidémie et de son temps.

Dans chaque film, un dispositif minimaliste, épuré mais néanmoins évocateur. La lumière, très douce, nimbe les visages des personnes séropositives d’un clair-obscur qui laisse une partie de leur visage dans l’ombre : une part d’ombre que l’interview cherche à dévoiler, celle du rapport à l’Autre, celle de l’exclusion, celle de la sexualité, celle du rapport à la mort. Dans le deuxième document, les soignants témoignent de leur expérience auprès des malades, eux qui sont chargés de les accompagner dans leur dernier voyage, dans un dernier mouvement de la vie à la mort : c’est donc en mouvement que les témoignages des soignants sont recueillis, à bord d’une voiture dont le bruit et les soubresauts traduisent les paroles des soignants parfois assurées, mais souvent hasardeuses et hésitantes. Enfin, c’est bien évidement au cœur de la maison, sur le canapé du salon ou au milieu de la cuisine, à plusieurs ou seuls devant la caméra, que les proches de personnes décédées du Sida évoquent le souvenir du disparu : le souvenir de la découverte de la séropositivité, le souvenir de la maladie, la souvenir de la mort.

La question du rapport à l’Autre est l’une des questions les plus sensibles et les plus difficiles à évoquer : comment l’annoncer à ses proches, comment le dire à son enfant, comment l’annoncer à son futur partenaire ? L’une personnes atteintes par le virus résume parfaitement le regard des autres sur la maladie : « La personne qui m’est la plus proche est malade de mon SIDA que je n’ai pas encore. »

Le dispositif filmique est simple mais très efficace : jamais les personnes qui témoignent ne sont filmées en pied ou en plan large, jamais leur corps n’est entièrement vu, jamais on entrevoit leur appartement, jamais leur prénom n’est mentionné. Des gros plans. Juste des gros plans sur ces visages anonymes et sans identité : une absence d’identité qui laisse entièrement place à leur histoire, à leur intimité et leur humanité. Nul besoin de connaître ces personnes pour en comprendre l’intimité, nécessité de les laisser anonymes pour faire de la somme de leurs expériences personnelles une généralité.

Tout en décrivant la souffrance et l’exclusion des malades, ces documents ne tombent pas dans l’écueil misérabiliste ou pathétique en sachant garder un recul salutaire. Un recul qui traverse tous les témoignages sous forme de sentence politique impitoyable et sans appel : on peut juger d’une société à la façon dont elle s’occupe de ses malades. Et le constat dressé par la plupart des témoins dépeint le fonctionnement d’une société elle-même malade parce qu’incapable d’accompagner la souffrance des séropositifs : le ressentiment, la profonde aversion qu’ils expriment à l’égard des milieux politiques ou médiatiques est frappante. La (non) prise de conscience et la (non) prise en charge de la maladie par la société et par les pouvoirs publics a créé des générations de militants, de citoyens pour qui le cœur du problème est essentiellement politique.

En écoutant toutes ces personnes qui sont au contact de la maladie, on en conclut au moins qu’elles ont y gagné quelque chose par rapport au reste de la société, un petit peu d’humanité ou un peu d’intelligence en plus : « Le Sida m’a appris beaucoup à me renforcer, à grandir encore, donc dans ce sens-là je redis encore "merci", parce que ça m’a appris beaucoup de choses, à prendre conscience de beaucoup de choses, et quelque part je suis content d’avoir pris conscience de ça aujourd’hui, à l’âge que j’ai.»

Jonathan Duong

SIDA, UNE HISTOIRE QUI N’A PAS DE FIN trois « films-documents » de Paule Muxuel et Bertrand de Solliers (Editions Montparnasse)