Les bureaux de Dieu (Annie Ernaux)
Importance du lieu : ça se passe tout en haut d’un immeuble, avec vue sur les toits. En bas, la rue d’où monte la rumeur ininterrompue de la ville. Un lieu à la jointure de la terre et du ciel, unique comme celui de la tragédie classique et ouvrant pareillement sur le monde. D’action, il n’y en a pas, sinon immense, universelle : ce qui se joue ici, c’est rien de moins que ce qui concerne plus de la moitié de l’humanité, occupe chaque femme durant plus de trente ans, ce pouvoir de fécondation au fond de son corps, ce cycle mensuel du sang qui assure la perpétuation de l’espèce humaine. Des adolescentes, des femmes, de tout âge, origine et conditions, seules ou avec l’amie confidente, un compagnon quelquefois, montent vers ces « bureaux de dieu », viennent dire à d’autres femmes comment elles se débrouillent de ça, de ce qui arrive à leur corps, comment elles se débattent avec ça, chacune de leur côté, dans la toile de leur histoire particulière.
Avec des paroles maladroites ou brutales, lentes à venir ou débondées d’un seul coup, et des regards, des silences, elles disent les appréhensions secrètes, les croyances, l’imaginaire qu’on nourrit à propos de ses organes, de sa propre capacité à procréer. Surtout, combien c’est dur d’y voir clair dans ses désirs, de décider de sa vie dans l’enfermement invisible de la tradition familiale, l’enserrement d’une relation amoureuse. D’user de sa liberté. Des phrases ordinaires, qu’on sait tout de suite justes, qui font découvrir - quarante ans après la loi Neuwirth, trente après la loi Veil - que se reforment en chaque fille, femme, les mêmes questions, est-il possible d’être enceinte sans pénétration, la même incrédulité, je ne pensais pas que ça m’arriverait, que j’étais capable de ça, le même écartèlement entre tradition et modernité, si ma mère l’apprend, elle me tue, le même silence, mais aussi le même
espoir d’une parentalité partagée avec l’homme qu’on aime.
« Je ne sais pas, je ne suis pas une femme » dit un garçon à sa copine. Comme s’il s’agissait d’une ignorance naturelle et qu’après tout il ne soit pas utile de savoir. C’est à cela que sert le film de Claire Simon : que les hommes sachent, les filles de quinze ans, les mères, tout le monde. Bien sûr, il informe sur le stérilet, la pilule du lendemain, le déroulement et le prix d’une IVG, il le faut, mais surtout il déchire le silence et l’illégitimité qui entourent les territoires du féminin, ce que vivent les femmes, loin des magazines people, dans la réalité d’ici et de maintenant. Et encore au-delà, dans les trous du discours, au travers de ces fragments d’existence, il fait entrer la société entière, avec sa diversité, ses luttes culturelles, ses préjugés, sa dureté économique, la société, autant dire « dieu », c’est ainsi que je comprends le titre. Et il n’y a pas de jugement.
Ce qui me touche tant chez Claire Simon, dans ce film comme dans les précédents, c’est sa façon de travailler la réalité quotidienne, sensible, des gens, de faire exsuder le réel jusqu’à faire ressentir son inextricable complexité, son indicible. Celui que signifie l’inoubliable sourire mystérieux d’Ana Maria, la prostituée, qui clôt le film sur l’énigme de la vie et de l’amour.
mardi 28 octobre 2008
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