Chercheur à l'IRIS et spécialiste des questions liées aux extrémismes, ancien directeur de la communication du consistoire de Paris, Jean-Yves Camus a reçu de vives réactions pour avoir fait part de ses inquiétudes concernant la formation de certains rabbins au sein du consistoire. Nous avons voulu connaître son sentiment après l'élection de Gilles Bernheim.

1/ Vous craignez que le Consistoire soit une maison "irréformable", que pensez-vous de l'élection de Gilles Bernheim ? Quels sont les chantiers prioritaires qui l'attendent ?

J’ai soutenu la candidature du Grand Rabbin Bernheim, précisément parce que je souhaite qu’il puisse réformer le Consistoire Central. Et je souhaite que cette institution soit réformable, parce qu’elle représente un modèle positif, celui d’un judaisme ferme sur les principes et profondément français en même temps. Seulement voilà, il est bien tard pour remettre la maison sur les rails. D’une part, chez les juifs comme ailleurs, la religiosité se vit désormais souvent sur le mode individuel, voire par le « bricolage identitaire » : chacun veut prendre ce qui lui est bon là où bon lui semble, sans forcément se reconnaître dans le modèle normatif et centralisé du Consistoire.

De nombreuses communautés non consistoriales ont émergé, qui se fondent soit sur un mode de pratique ( libéral ; conservateur ; Loubavitch ; Haredi autre que Loubavitch) soit sur une différence de rite et d’origine ( algérois, oranais, marocain, tunisien, ashkénaze) soit simplement sur la proximité géographique. D’autre part, la différence est si grande, entre des gens de pratique libérale et d’autres qui sont dans la très stricte observance, que la « voie du juste milieu » qui est le propre du Consistoire, a du mal à convenir à tous. Enfin, la mondialisation a amené sur le marché de la cacherout beaucoup de produits qui ne sont pas contrôlés par les tribunaux religieux consistoriaux, de sorte que les ressources financières du Consistoire sont très diminuées.

Ceci étant, le Consistoire reste nécessaire parce qu’il peut incarner le service public du judaisme. C’est je pense, la vision du Gd Rabbin Bernheim. Les grands chantiers qui l’attendent sont de remobiliser des ressources financières pour impulser le développement ; de redonner confiance aux fidèles dans la cacherout consistoriale ; de redonner envie à des jeunes de faire des études au séminaire israélite de France pour devenir rabbins ; et de porter une parole juive religieuse vers l’extérieur, sur les questions de société.

3/ Vous vous inquiétez de certains discours tenus par des rabbins sur les non-juifs, est-ce un discours fréquent dans les synagogues orthodoxes proches du consistoire ?

Pas du tout, je dis bien que ce discours est marginal ! Depuis le début de la seconde Intifada qui a marqué le départ de la vague d’actes antisémites que l’on connaît, il existe un certain repli sur soi dans des secteurs de la communauté juive. Mais pas principalement dans les milieux religieux, au contraire même. La raison, c’est le sentiment d’être confronté à une hostilité assez large, d’avoir été à un moment donné abandonné par l’Etat, de ne pas voir l’antisémitisme baisser. Et puis la colère, après des actes comme l’agression de samedi soir. Surtout quand d’aucuns doutent de la dimension antisémite de l’acte et renvoient tout à un phénomène de bande (comme si on ne pouvait pas être à la fois voyou et antisémite) pour chercher à excuser. Alors oui, quand vous vivez dans un quartier ou une ville où vous vous faites harceler régulièrement, parfois, vous en venez à développer une méfiance extrême vis à vis du monde extérieur. Ceux qui ont cette attitude là sont aussi souvent laics que religieux et à défaut de les approuver, il faut comprendre d’où vient leur basculement.

Par contre, il est exact que l’on entend parfois des propos très durs sur les » arabes », les musulmans, les noirs parfois. C’est le résultat du climat antisémite et aussi du terrorisme islamiste qui frappe Israël. Et parfois aussi d’un racisme véritable, mais qui est archi-minoritaire. Chez les juifs comme dans tout groupe humain, la bêtise et les préjugés existent.

Maintenant, ne nous voilons pas la face. Le discours très méfiant à l’égard du monde non- juif existe dans le milieu religieux : le rabbin Bernheim a bien été attaqué, avant son élection, parce qu’il dialogue avec des chrétiens et le président du CRIF lui-même s’est ému de ces attaques dans Actualité Juive. Le rabbin Kahana a des adeptes, ceux qui veulent « transférer » les palestiniens aussi. Et de manière plus générale, il y a parfois des formulations malheureuses : j’avoue avoir du mal à admettre la formule, que j’ai lue parfois dans le milieux religieux, selon laquelle il faut « aimer son prochain ( juif) comme soi-même ». J’ai une autre définition du prochain… disons, plus large et plus citoyenne.

2/ Un peu comme certains traitent volontiers d'"islamophobie" tout musulman ouvertement anti-intégristes, vous avez reçu des réactions très vives (invitations annulées, accusations d'être anti-juifs) après l'article paru dans Charlie Hebdo où je cite certaines de vos critiques constructives destinées au consistoire, alors que vous êtes converti au judaïsme et connu pour vos travaux contre l'antisémitisme ! Est-ce le signe d'un repli communautaire allant de pair avec une certaine parano, comme on peut le constater chez certains musulmans de France ?

Réactions très vives qui se sont manifestées, tout de même, par une annulation de ma participation à la convention annuelle d’une association juive à laquelle j’appartiens depuis 20 ans, au motif que ma sécurité physique n’y serait pas assurée ! Et par des mails incendiaires qui circulent dans une frange, certes marginale, mais virulente, de la communauté. Pour comprendre cela, il faut savoir que j’avais quelques jours avant, signé l’appel en faveur de Charles Enderlin, initié par des journalistes et publié sur le site du Nouvel Observateur. C’est ce qu’on me reproche avant tout. Pourtant, cette signature ne vaux pas approbation du reportage de Charles Enderlin sur la mort de Mohammed al Dura et de l’utilisation anti-israélienne qui en a été faite. Elle veut simplement condamner l’acharnement qui le frappe depuis 7 ans et vise à le démolir professionnellement, à l’accuser d’être anti-israélien, et à condamner la thèse du groupe qui le poursuit de sa vindicte, pour qui Mohammed al Dura est toujours vivant, le reportage étant selon ces gens un simple montage, une fiction.

Le texte que j’ai signé comprend une phrase, dont je me démarque, qui attribue formellement la mort de l’enfant à des tirs israéliens. Or cela n’est pas certain, car il a pu aussi être victime de balles palestiniennes. Sur le fond, ma position est qu’il faut aboutir, rapidement, à ce qu’une enquête indépendante détermine les responsabilités de chacun. C’est précisément ce que demande Jean Daniel, qui a signé l’appel pour Enderlin lui- aussi. Je le répète, sur cette affaire, on peut déplorer la rapidité du commentaire attribuant la responsabilité de la mort de al Dura à l’armée israélienne, mais on ne peut pas faire de Charles Enderlin une sorte de traître à son pays et à son peuple, voire un faussaire de mauvaise foi. Cela manque de mesure. Et si on est libre de défendre la thèse selon laquelle cette mort est un montage, on doit rester libre aussi de dire qu’elle ne l’est pas.

Pour en revenir aux réactions à la phrase que vous avez rapportée dans Charlie Hebdo, elles sont avant tout la suite d’une sorte de vendetta politique que certains me vouent, au motif que je me classe politiquement à gauche et que lorsque je m’exprime, je refuse de débiter de l’eau tiède. Bien évidemment, mes détracteurs feignent de ne pas lire ce que j’écris sur les antisémites de gauche et les islamistes, auxquels je consacre un volume d’articles aussi conséquent qu’à l’extrême- droite. De surcroît, certains d’entre eux se prévalent du titre de journaliste qu’il n’ont pas, beaucoup d’autres ont une expertise inexistante et peu passent autant de temps que moi à faire du travail de terrain.

Sur la question de la conversion, mon attitude est simple : je suis un juif pratiquant, point. D’où je viens n’a plus d’importance depuis longtemps et personne ne me le renvoie jamais à la figure. J’ai eu la chance d’être « pris en mains » et soutenu, au Consistoire de Paris, par des rabbins d’une orthodoxie sans faille, qui m’ont appris qu’il ne fallait pas transiger sur les principes, quitte à en payer le prix. Le Consistoire, je lui ai donné plusieurs années de ma vie professionnelle et j’y suis infiniment attaché. Si ce que j’ai dit ou écrit a pu choquer qui que ce soit, je m’en excuse volontiers. Mais si d’aucuns en viennent à m’interdire d’expression, c’est effectivement qu’ils sont assez paranoïaques, parce que j’ai tout de même certains titres à m’exprimer et aussi certains états de service. Et j’entends bien continuer malgré eux.

Propos recueillis par Caroline Fourest

  • Jean-Yves Camus vient de publier Le Monde juif, avec Annie-Paule Derczansky, éditions Milan, 2008