Le revers est de taille. Trois mois après l’ouverture d’un procès qui demande son interdiction, le Parti de la Justice et du Développement (AKP) au pouvoir vient de perdre une bataille pour le moins importante. Réélu l’an dernier avec un score écrasant (près de 47% des voies), l’autorisation du voile dans les universités représentait un des projets phares de la campagne électorale de ce parti islamo-démocrate. Chose promise, chose due. C’est sitôt formé que le nouveau gouvernement du Premier Ministre Recep Tayyip Erdogan a donné une priorité pour le moins troublante a un sujet qui suscite des débats passionnés en Turquie depuis des années. Mauvais calcul ou coup de poker, l’erreur lui sera sans doute fatale, puisque les analystes prédisent désormais que cela préfigure l’issue du procès de l’AKP, l’argument du voile figurant en tête des accusations d’atteintes à la laïcité.

Un mois après l’adoption de ces amendements en février, le procureur en chef de la Cour de Cassation créé en effet le choc en intentant un procès contre le parti au pouvoir pour « activités anti-laïques » dont il demande la fermeture, ainsi que l’interdiction de toute activité politique de 71 responsables du parti. Figurent sur la liste le Premier Ministre et le Président de la République Abdullah Gül, soit les deux hommes à la tête de l’état. Pour ceux qui en doutaient encore, la guerre entre les pouvoirs judiciaire et politique est déclarée. Pays où les généraux gardent la haute main sur la vie politique, la Turquie moderne créée par Mustafa Kemal Ataturk se refuse toujours à transiger sur certains principes, comme celui de la laïcité. Tout du moins en est-il ainsi pour certaines institutions déclarées garantes des valeurs kémalistes par la Constitution, comme l’Etat Major ou la Cour Constitutionnelle. Car si les militaires, qui ont directement poussé le Premier Ministre islamiste Erbakan à démissionner en 1997, feraient mine de ne pas se mêler des affaires du gouvernement depuis sa réélection, c’est qu’ils auraient trouvé un meilleur moyen d’exercer leur autorité « en toute légalité ». Trois petits tours et puis s’en vont, les uniformes kaki qui n’ont pas manqué une occasion de rappeler bruyamment ces derniers mois qu’ils protègeraient la laïcité coûte que coûte, laissent désormais place aux juge. C’est tout du moins ce que pensent certains députés AKP qui n’hésitent pas à dénoncer un « coup d’état en robes de juges ». L’accusation est grave, car celle-ci sous-entend une décision téléguidée, et donc indigne d’un tribunal indépendant dans un état de droit.



Parmi les articles rejetés dernièrement par la Cour Constitutionnelle figurent: « Chacun est égal devant la loi » ou encore « Chacun a le droit à l’éducation ». Deux phrases jugées contraires à la loi fondamentale, qui stipule le caractère strictement laïc de la République de Turquie, et donc intangibles. Car si tout le malaise réside dans le silence radio de la Cour d’Etat qui se refuse toujours à communiquer les motivations officielles de cette décision, les juristes critiquent des modifications insuffisantes à barrer la route aux abus. Ainsi telle quelle, l’application de cette loi n’empêchait en rien aux femmes habillées d’un tchador à l’iranienne ou d’une burqa afghane de pénétrer dans les universités, ni d’ailleurs aux messieurs de revêtir eux la soutane islamique. De quoi réveiller certains démons et ouvrir la porte à l’islamisation de la société selon les fervents défendeurs de la laïcité, pour qui l’AKP détiendrait un « agenda caché ». Si cela n’est pas le cas comme le soutient le parti d’Erdogan qui brandit l’argument des libertés individuelles, une définition plus précise des contours de cette loi est indéniablement nécessaire, afin de calmer les esprits. Mais chose inquiétante, le bras de fer tourne cette fois à une remise en question du système démocratique turc, dans un pays où l’atteinte à la mémoire du « père des Turcs » - Ataturk – et aux valeurs de la République – nationaliste, laïque, indivisible – est puni par le Code Pénal, et dont de nombreux intellectuels en ont fait les frais, comme le journaliste Hrant Dink d’origine arménienne assassiné l’an dernier.

Dernier épisode en date, la mise en examen de deux jeunes femmes voilées invitées à un débat télévisé qui expliquaient préférer feu le dirigeant iranien Khomeiny à Ataturk. Injustifiable du point de vue de la liberté d’expression, puisqu’il s’agit juste d’une opinion sans jugement de valeur, et non d’une insulte à Ataturk, qui est punit par la loi. Mais alarmant pour un pays comme la Turquie aux portes de l’UE, où le constat de cette crise politique brosse le portrait d’une société partagée entre des gens qui aspirent à prendre place dans le débat politique munis de références religieuses, c’est tout ce qui fait peur, et d’autres qui se revendiquent démocrates mais qui n’hésitent pas à faire du pied aux militaires dès qu’ils estiment la tournure que prennent les évènements dangereuse. Le dialogue de sourds n’est pas prêt de se terminer.

Fatma KIZILBOGA