L'islam rendrait-il amok - pour reprendre ce terme malais qui sert à désigner un accès de folie meurtrière? La question peut se poser en Malaisie, à en juger par le regain de tension raciale qui agite ce pays multiculturel, mais officiellement musulman, en ce début d'année. Ainsi, les services de sécurité ont menacé d'interdire un journal catholique qui avait commis le sacrilège d'employer le mot 'Allah' pour parler de Dieu, sous prétexte que seuls les musulmans avaient le droit de prononcer ce nom. En décembre, le vice-ministre de la sécurité intérieure avait déclaré que la licence d'imprimer de l'hebdomadaire de l'archidiocèse de Kuala Lumpur, The Herald, ne serait pas renouvelée s'il ne cessait pas de recourir à des termes en usage en islam afin de ne pas offenser la sensibilité de la majorité musulmane.

Publié en anglais, chinois, tamoul et malais, The Herald est un hebdomadaire de format tabloïd diffusé parmi les 900.000 catholiques que compte le pays aux côtés de 60% de musulmans malais, de 26% de Chinois et de 9% de Tamouls. Cette nouvelle affaire a mis en émoi une partie des commentateurs de la presse malaisienne et régionale, qui s'inquiètent de l'islamisation croissante de la Malaisie et de la détérioration des relations entre les trois principales communautés ethniques du pays. Les chrétiens avancent qu'ils utilisent le mot 'Allah" sans problème depuis des générations et que ce n'est qu'en Malaisie que les musulmans en revendiquent l'exclusivité. Selon eux, Allah est un terme arabe, qui était d'usage chez les chrétiens avant l'arrivée de l'islam et que même en Malaisie, ils l'emploient depuis des générations. "Vous ne pouvez dénier à un peuple le droit de se servir de sa langue", a déclaré l'éditeur de l'hebdomadaire catholique, le révérend Laurence Andrew.

Devant les réactions suscitées par sa décision intempestive, le gouvernement a provisoirement renoncé à appliquer cette mesure administrative, et l'hebdomadaire a pu paraître en janvier. Mais compte tenu de cette épée de Damoclès qui le menace, The Herald a saisi la Haute cour de Kuala Lumpur pour obtenir la confirmation par une décision de justice de son droit constitutionnel d'employer le terme controversé dans ses colonnes. Cette affaire n’est qu’un exemple parmi d’autres des disputes ethniques et religieuses alimentées par l’activisme des islamistes. Le débat autour de Dieu continue d’être amplement relayé dans la presse. Dans le quotidien Sin Chew Daily de la communauté chinoise, Farish Noor s’est demandé si « les musulmans eux-mêmes savent ce que signifie ‘Allah’. » Et de se livrer à des considérations sémantiques sur la signification du terme et des multiples noms donnés à Dieu, comme l’a fait dans le Straits Times de Singapour le 13 janvier un chercheur malais d’origine indienne, Janadas Devan.

Les relations sont également en train de se dégrader avec les communautés indienne et chinoise (respectivement 9% et 26% d’une population de 25 millions d’habitants). Les Indiens, qui se trouvent au bas de l’échelle sociale, se plaignent de toutes sortes de discriminations. De violents heurts ont éclaté avec la police le 25 novembre lorsque 20.000 d’entre eux sont descendus dans la rue en une manifestation publique sans précédent pour protester contre leur marginalisation et la récente destruction sur ordre des autorités de dizaines de temples hindous. La police avait procédé à des centaines d’arrestations, cinq des organisateurs de la marche ont été maintenus en détention et une centaine de personnes sont poursuivies pour rassemblement illégal.

Au début de l’année, le gouvernement a encore annoncé la suspension du recrutement d’immigrants indiens, ce qui n’a fait qu’ajouter au malaise. En même temps, il a demandé aux aéroports de ne plus employer de travailleurs étrangers « afin que les touristes ne soient pas surpris d’être accueillis par des visages non malais. » Le vice-premier ministre Najib Razak a fait savoir de son côté que l’aéroport international de Kuala Lumpur ne devait désormais engager que des travailleurs malais.

A l’approche des élections législatives du 8 mars, le problème indien est devenu le principal défi que doit relever le gouvernement déjà confronté à la surenchère des milieux islamistes. Le Parti islamique d’opposition PAS, qui a introduit la charia dans l’état qu’il contrôle, a ouvert sa campagne en prônant une stricte application de la loi islamique, y compris les amputations et la lapidation. « Le peuple veut le meilleur, et il n’y a rien de meilleur que l’islam », a déclaré l’un de ses dirigeants Nik Aziz Nik Mat. Il a voulu rassurer les non musulmans qu’ils n’avaient rien à craindre des peines prévues par la charia, les membres de la riche communauté chinoise ayant au contraire tout à gagner – a-t-il fait valoir, « car ceux qui volent ne volent pas les pauvres. »

« Voiture islamique » et « vol de cadavres »

Les pressions des islamistes se font sentir dans tous les domaines et prennent parfois des proportions où l’excès de zèle le dispute au ridicule. Dans cette surenchère, le constructeur automobile malais Proton envisage même de produire, avec l’Iran et la Turquie, la première « voiture islamique », équipée d’une boussole indiquant La Mecque et d’un rangement pour le Coran. « Ce véhicule aura toutes les composantes islamiques et sera destiné à l’exportation », a déclaré le directeur général de la firme. Pour ne pas demeurer en reste, en 2007 les autorités ont interdit 37 livres qui portaient, selon elles, préjudice à l’islam. A la mi-décembre, elles sont allées jusqu’à censurer des livres chrétiens représentant les prophètes Moïse et Abraham. Selon le ministère de la sécurité intérieure, les illustrations de ces ouvrages violaient la loi islamique et portaient atteinte à la sensibilité des musulmans.

Les libertés religieuse et de pensée sont elles aussi de plus en plus menacées. En mai 2007, la justice avait refusé de connaître la conversion d’une musulmane au christianisme. Même la mort ne suffit pas à laisser les défunts reposer en paix. Un nouveau cas de « rapt de cadavre » a suscité l’émoi parmi les Malaisiens non musulmans fin janvier, quand un vieil homme d’origine chinoise a été enterré comme musulman après que sa famille bouddhiste a perdu une bataille avec les autorités islamiques qui prétendaient qu’il s’était converti avant de rendre son dernier souffle. Des députés de l’opposition ont ensuite demandé au gouvernement de mettre fin aux « détournements de cadavres » par les autorités islamiques. « La vague de ‘vols de cadavres’ entache la réputation internationale de la Malaisie », a dit Lim Kit Siang, du Parti d’action démocratique. L’opposition accuse le gouvernement d’une « série croissante et sans précédent d’incidents qui aggravent la polarisation religieuse.»

Comme en témoigne la destruction de temples hindous et de pagodes bouddhistes, chaque jour apporte de nouveaux exemples du climat délétère entretenu par les islamistes. Ainsi, dans l’état malais de Sabah, au nord-est de Bornéo, un groupe de musulmans s’oppose à la construction d’une divinité taoïste par la communauté chinoise, et le muphti d’Etat a émis un décret religieux affirmant que « la présence de cette statue offenserait l’islam. » Comme si cela ne suffisait pas, le 5 février, la Fédération chrétienne de Malaisie s’est plainte de la confiscation de littérature religieuse par les douanes, qui vont jusqu’à saisir les bibles personnelles de citoyens malaisiens, a rapporté l’évêque Paul Tan Chee Ing.

Les Chinois et les Indiens remettent aujourd’hui ouvertement en cause la politique « d’action affirmative » mise en place il y a 37 ans pour favoriser la promotion des Malais et d’autres petits groupes ethniques indigènes, appelés « bhumiputra », les enfants du sol, mais qui revient aujourd’hui à maintenir la ségrégation raciale. Même l’ancien premier ministre Mahathir Mohamad, qui s’est retiré des affaires en 2003 après 22 ans au pouvoir, a accusé le gouvernement de son successeur Abdullah Badawi de se servir de l’islam à des fins politiques dans sa compétition avec le parti panislamique et de jouer avec le feu au risque de déstabiliser le pays. Dès lors, on ne s’étonnera pas que la Malaisie, qui préside l’Organisation de la conférence islamique, affiche la même obstination sur la scène internationale et au Conseil des droits de l’homme de l’ONU pour faire adopter une norme anti-blasphème assimilant toute critique de l’islam à du racisme, avec pour corollaires la restriction de la liberté d’expression et la justification des discriminations envers les femmes et les homosexuels.

Jean-Claude Buhrer