Nous reproduisons ici un papier de Brice Couturier paru sur le site de France culture le 15 février.

Je ne sais pas si l’affaire Hirsi Ali est instrumentalisée par la gauche, comme on le dit, pour gêner Sarkozy. Et ça ne me paraît pas le fond du problème. Le fait que depuis le 2 novembre 2004, elle vive sous menace de mort me semble suffire largement à justifier qu’elle soit protégée, comme le fut, en son temps et pour les mêmes raisons, Salman Rushdie. Qu’elle soit « adoptée » par le Parlement européen, expression d’un « peuple européen » en gestation, comme le voudraient Benoît Hamon et ses amis, me semble une bien belle idée. Il faut rappeler ce qui s’est passé ce 2 novembre 2004. C’est ce jour-là que Theo Van Gogh, avec lequel elle avait réalisé le film « Soumission » a été abattu à coups de revolver en pleine rue d’Amsterdam, alors qu’il roulait à vélo. Ensuite, son assassin, Mohammed Bouyeri, l’a achevé en vidant son arme sur lui, puis l’a égorgé, avant de lui planter sur la poitrine un couteau au bout duquel était fixé la liste des autres « blasphémateurs de l’islam », promis au même sort. Ayaan Hirsi Ali figurait en tête de cette liste effroyable.

Comme l’a montré notre émission d’hier, l’affaire Ayaan Hirsi Ali est passionnante, parce qu’elle dessine de nouveaux clivages idéologiques, pas souvent perçus par les commentateurs, qui, comme moi, ont parfois bien du mal à suivre. Elle divise en effet nettement la gauche en deux camps difficilement conciliables. Mais ce débat en rappelle d’autres, plus anciens, qui permettent de mieux comprendre les logiques intellectuelles en présence.

Universalité des droits de l’homme (et de la femme)

D’un côté, on trouve des personnalités et des organisations droits-de-l’hommistes, marquées par les combats des années 1970/1980 en faveur des dissidents du bloc communiste : Ayaan Hirsi Ali, Wafa Sultan, Taslima Nasreen, leur semblent de nouvelles Vaclav Havel, des sœurs d’Adam Michnik. Comme ces dissidents d’alors, elles sont aujourd’hui persécutées pour avoir défendu les idéaux démocratiques - qui sont aussi les nôtres. Comme les dissidents, elles réclament un droit à la critique que d’aucuns leur contestent radicalement au nom de dogmes qui prétendent à l’infaillibilité. De ce côté de l’échiquier, on estime qu’il faut défendre les réformateurs de l’islam, tant ceux qui le critiquent de l’intérieur (équivalents des marxistes « révisionnistes » ou « libéraux »), que ceux et celles qui le critiquent de l’extérieur, après en être sortis (comme les « dissidents »). On met en avant les valeurs d’émancipation individuelle et de libre expression, qui nous viennent en droite ligne des Lumières. On poursuit aussi un combat anti-clérical traditionnel : hier contre les curés, aujourd’hui face aux imams. On refuse d’accorder à certaines cultures une sorte de “tarif réduit” y compris lorsqu’il s’agit d’égalité hommes/femmes ou de droits des homosexuels Sur ces positions, on trouve bien entendu B-H L, Charlie Hebdo, ProChoix, Benoît Hamon (gauche du PS), Pascal Bruckner, SOS Racisme.

“islamophobie”

Mais dans le camp d’en face, on soupçonne ces droits-de-l’hommistes de contribuer à stigmatiser les musulmans vivant en Europe. On réclame sans le dire ouvertement un traitement particulier pour l’islam – au motif qu’il serait la « religion des dominés » et qu’il faudrait « respecter ses spécificités ». On s’intéresse peu aux réformateurs et aux dissidents de l’islam, qui font trop souvent l’éloge de l’Occident démocratique moderne – et libéral…. On préfère, au contraire, chercher des convergences avec certains courants islamistes, sur le terrain commun de la lutte contre le capitalisme (occidental) et la mondialisation. On insiste sur la préservation de « l’authenticité » des cultures issues de la décolonisation. Les divergences sur des questions telles que la morale sexuelle ou les droits des femmes, le pluralisme, la liberté d’expression, sont jugées secondaires par rapport aux convergences stratégiques : un même anti-américanisme et une même détestation d’Israël. De ce côté de l’échiquier, on traite Ayaan Hirsi Ali de « machine de guerre » au service de « l’islamophobie ». Certains textes publiés par les Indigènes de la République mettent en cause la liberté d’expression elle-même. Elle ne serait qu’une « arme » au service systématique des « dominants ». Ces textes « Ayaan Hirsi Ali : une bombe à retardement Anti Islam pour semer la zizanie en France après l’avoir fait aux Pays-Bas », sont aussitôt repris par certains sites d’extrême-gauche, tels que Bellaciao ou Indymdedia. Les mêmes idées sont exprimées du côté de La République des Lettres. Mais les plus violents se trouvent, bien entendu, sur le site ultra-fréquenté des islamo-gauchisants du “Réseau Voltaire” (si mal nommé), animé par le négationniste Thierry Meyssan.

Soutenir les dissidents de l’islam

Curieusement, les arguments entendus de ce côté-là me rappellent ceux qu’on échangeait, là encore, durant la guerre froide : Ayaan Hirsi Ali, disent-ils, a « abattu son jeu » en passant du parti social-démocrate aux libéraux, puis – pire encore – au service d’une fondation néo-conservatrice américaine. Je me souviens qu’une certaine gauche pro-communiste tentait, de la même façon, dans les années 80, de disqualifier Havel et Michnik, au motif que Reagan avait insisté pour les rencontrer. Mais quand bien même seraient-ils passés à droite, leur répondions-nous, cela justifierait-il qu’ils soient jetés en prison par vos amis de Moscou ? De même Ayaan Hirsi Ali : faudrait-il la livrer à ses bourreaux s’il s’avérait qu’elle était bel et bien devenue une adepte du néo-conservatisme ? Beaucoup disaient, dans les années 80, que les dissidents étaient « très isolés dans leurs pays » ; qu’ils n’avaient « aucun avenir politique » ; que les encourager à défier Moscou risquait de « faire le jeu du camp des durs », au lieu de favoriser les réformes ; voire de provoquer la guerre avec le bloc soviétique. Aujourd’hui, de la même façon, on nous répète que les « Voltaire de l’Islam » sont isolés, sans avenir politique, et qu’à les soutenir, on fait le jeu du « choc des civilisations » ; qu’on risque d’encourager un « repli » de la majorité des musulmans, modérés et tolérants, sur des positions intégristes. Havel est devenu président de la République et Michnik dirige le premier groupe de presse de son pays. Qui sait ce qu’il adviendra demain de nos « Voltaire de l’islam » dans des pays tels que la Tunisie ou la Jordanie, par exemple…. Hier, à l’émission, Esther Benbassa et Marc Weitzman, que tout oppose dans cette affaire, ont convergé sur l’idée que toutes les grandes réformes intellectuelles et religieuses ont été provoquées par des hérétiques et des blasphémateurs. De même, ajouterais-je, que certains courants de gauche actuels doivent beaucoup aux intuitions des révisionnistes du marxisme.

Omissions coupables, demi-vérités, pieux mensonges

Enfin, il y a un certain nombre de semi-vérités et de mensonges, répandus notamment par Wikipedia, qui méritent d’être corrigés.

1° Theo Van Gogh n’était pas un raciste. C’était un ancien provo d’Amsterdam, dont la famille s’est illustrée dans la résistance anti-nazie. Il a été le réalisateur de la première série télévisée sympathisante consacrée aux difficultés des « allochtones », comme on appelle les immigrés aux Pays-Bas. Le feuilleton s’appelait « Najib et Julia », c’était une espèce de Roméo et Juliette. Van Gogh a peut-être dit des horreurs sur le fondateur de l’islam, mais il ne se privait pas de traiter celui du christianisme de « poisson pourri de Nazareth » ; mais ça, vous ne le trouverez pas sur Wikipedia…

2° Personne ne parle non plus, en France, de la liaison publique que Ayaan Hirsi Ali a entretenu avec le philosophe hollandais Herman Philipse. Cela nous l’aurait pourtant rendue populaire dans notre intelligentsia. Car Philipse a été une figure importante de la vie intellectuelle hollandaise ; c’est un peu l’équivalent haut-de-gamme de notre Michel Onfray. Il est l’auteur d’un livre très populaire, intitulé « le Manifeste athéiste et la déraison des religions ». C’est pourtant à son contact qu’Hirsi Ali en est venue à la conclusion que les Européens étaient décidément incapables d’assumer l’héritage des Lumières, qu’elle-même revendique avec le courage que l’on sait. Personne ne nous dit non plus que la loi néerlandaise prohibant et punissant la pratique de l’excision porte désormais son nom. Elle en fut pourtant l’initiatrice.

3° Ayaan Hirsi Ali est loin d’être une voix isolée, une ex-musulmane qui aurait « trahi sa communauté » en passant au service des blancs-racistes-de droite. Il existe toute une intelligentsia « allochtone » extrêmement critique envers l’islam – aux Pays-Bas, comme partout où existe la liberté d’expression. Mais on n’en entend guère parler chez nous. Pourtant le jeune romancier et essayiste d’origine marocaine Hafid Bouazza est un sacré blasphémateur (« les pieds d’Abdullah ») en même temps qu’un essayiste génial ; son livre consacré à la condition d’immigré du Sud dans un pays du Nord, « un ours en manteau de fourrure » mériterait traduction, paraît-il. « Nous ne devons pas brader la liberté au nom du multiculturalisme. L’islam est moyennâgeux, il n’a rien à offrir à la culture néerlandaise », a-t-il déclaré. Ou encore l’universitaire et célèbre éditorialiste d’origine iranienne Afshin Ellian, un des intellectuels organiques du Comité central des ex-Musulmans. « La liberté de parole est mise en danger par l’invocation de ‘l’islamophobie’ et du ‘racisme’. Et certains amis intellectuels ont déjà capitulé », écrit-il. Ou encore : « la citoyenneté d’un Etat démocratique implique que l’on respecte les lois du pays. Une démocratie libérale ne peut survivre lorsqu’une partie de la population estime que les lois divines sont au-dessus des lois humaines. » Mais ces positions-là sont passées sous silence chez nous. Car elles invalideraient la thèse selon laquelle tous les critiques de l’islam sont animés par un racisme anti-immigrés.

4° Ayaan Hirsi Ali n’a pas été chassée de Hollande par des progressistes indignés par ses propos sur l’islam, mais par la « dame de fer » de la droite, Rita Verdonk. Et la couleur de sa peau a sans doute autant joué dans cette semi-expulsion que la couardise de ses voisins, effrayés du risque d’attentat que leur aurait fait courir l’audacieuse.

5° Enfin, je trouve bien plaisant d’entendre des militants d’extrême-gauche justifier son expulsion du pays par ses « mensonges » sur la réalité de son état-civil. Cela faisait longtemps qu’elle avouait aux journalistes venus l’interviewer qu’elle était, certes, née somalienne, mais avait été exilée très jeune au Kenya. Quand elle demanda l’asile politique en Allemagne, celui-ci lui fut refusé au motif que le Kenya n’était pas un pays en guerre. Elle s’adressa alors aux Pays-Bas, en prétendant venir de Somalie, sur les conseils de militants d’une ONG qui l’avait prise en charge. Tout le monde sait pertinemment que la falsification de l’état-civil est une tactique classique pour obtenir des visas désormais accordés au compte-goutte en Europe. J’ai beaucoup aimé aussi, le coup du « mensonge » sur son mariage forcé, repris en cœur, à l’époque, par bien des confrères journalistes français. Et sur quelle base, avait-il été éventé, ce prétendu « mensonge » ? Sur le témoignage de son mari… La belle preuve, en effet ! Vous en connaissez beaucoup, des maris, qui admettent publiquement s’être entendus avec la famille sur le dos de la principale intéressée ? Curieux comme le féminisme minimal semble oublier ses principes les plus basiques au seuil de certaines maisons…

Pour conclure, une excellente interview d’Ayaan par Caroline Fourest parue dans Charlie Hebdo :

http://www.prochoix.org/cgi/blog/index.php/2007/12/06/1912-ayaan-hirsi-ali-leurope-est-entrain-de-se-suicider

Brice Couturier