Près de 130 000 citoyens turcs ont manifesté le samedi 02 février à Ankara, contre la levée de l’interdiction du foulard islamique, mise en projet par le gouvernement et concernant dans un premier temps les campus. Trente-cinq associations parmi lesquelles plusieurs mouvements féministes, avaient lancé un appel contre ce projet de réforme présenté au Parlement, vendredi dernier, par le gouvernement AKP.
L’ensemble des dirigeants des universités a évalué les risques encourus par ces dispositions de tendance islamique et constaté que "les amendements proposés vont accélérer l’éradication du principe républicain de laïcité", sans parler du coup porté au rationalisme et au raisonnement scientifique. Les manifestants ont défilé devant le mausolée de Mustafa Kemal "Atatürk" ("père des Turcs"), fondateur de la République laïque et moderne, marquant leur attachement au principe de laïcité et aux réformes qui ont permis, en Turquie, de sortir de l’archaïsme.

Des réformes démocratiques
Les kémalistes ont aboli le sultanat et la polygamie en 1922, et ont légitimé le droit, pour les femmes, de sortir de chez elles à visage découvert. Avec la séparation de la religion et de l'État en 1928, le mariage civil est devenu obligatoire ainsi que le fait de porter un nom de famille. Les femmes ont acquis le droit de vote en 1934, c’est-à-dire dix ans avant la France ! La Turquie s’est aussi dotée d’une loi en décembre 1934, qui interdit le port d'un habit religieux quel qu’il soit en dehors des lieux de culte et des cérémonies religieuses. Le port du foulard islamique à l'école et à l'université est un phénomène datant des années 80 auquel a réagi rapidement le Conseil des ministres turcs. La réglementation de juillet 1981 a exigé des étudiants et des agents du service public une tenue vestimentaire non-prosélyte, tandis qu’une circulaire de 1982 adoptée par le Conseil de l'enseignement supérieur, a prohibé le hidjab dans les universités et les salles de cours. L’Etat considéra aussi en 1984 qu'il devenait "le symbole d'une vision contraire aux libertés de la femme, à légalité des sexes et aux principes fondamentaux de la république". "Dans les établissements de l'enseignement supérieur, se couvrir le cou et les cheveux avec un voile ou un foulard pour des raisons de conviction religieuse est contraire au principes de laïcité et d'égalité" déclarait la Cour constitutionnel en 1991.

Ouvrir la voie à l'islam politique
Hayrünisa Gül, l’épouse du président, a été la première femme voilée à contester l’interdiction du foulard à l’université, devant la Cour européenne des droits de l’homme en 1998. Abdullah Gül étant ministre des affaires étrangères en 2004, elle avait retiré son recours d’autant plus que la Cour avait débouté la même demande émanant d’une étudiante la même année (¹). Quant à la candidature d’A. Gül à la présidence, elle fut contestée en 2007 par l'opposition laïque soutenue par l'armée, en vain. La fille du couple présidentiel, Kübra Gül, est une étudiante de 21 ans qui elle-même contourne la loi anti-voile en portant une perruque à l’université.
Les électeurs de base du parti au pouvoir sont totalement favorables au hidjab qui représente une caractéristique puissamment identitaire. Le parti de la Justice et du Développement – l’AKP - majoritairement au pouvoir, est issu du mouvement islamiste Milli Görüs ("Vision nationale") qui est la plus grande organisation turque d'Europe. Lié au fondamentalisme islamique et à la mouvance d'extrême droite avec qui elle partage le sexisme, l’antisémitisme, l’homophobie et les idées les plus rétrogrades sur la famille, l'avortement et les valeurs sociales, ce mouvement est aussi à l’origine du parti Saadet (Saadet Partisi ou SP, "parti de la prospérité") interdit d'activité politique en Turquie. Milli Görüs, dont le siège est en Westphalie, se vantait en l'année 2000 de rassembler plus de 30 associations dans toute l'Europe, 511 mosquées, 1 091 délégations, 2 137 organisations de jeunes, de femmes et d'étudiants, 17 841 membres dirigeants et 252 000 adhérents. Le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan qui est originaire de ce mouvement, a d’ailleurs plusieurs fois indiqué qu'il était un adepte de la charia. "Pour nous, la démocratie n'est pas un objectif mais un moyen. La Prospérité n'est pas la religion, ni l'islam. Mais notre référence est l'islam. Nous ne voulons pas agir à l'encontre de notre référence. Nous n'avons pas créé la démocratie en Turquie. Ce sont ceux qui sont contre nous qui l'ont créée. Pour nous, la démocratie est un moyen comme un tramway. Nous prendrons ce tram et nous nous dirigerons vers notre objectif (…) Le système que nous souhaitons instaurer ne peut pas être contraire aux règles dictées par Allah. Car notre référence c'est l'islam. Donc notre système ne divergera pas de notre référence" affirme-t-il en attendant que le peuple turc se réveille pour participer au djihad … (²)

L’islam politique a noyauté les fondations de l’Etat en Turquie et ses dignes représentants ont réussi à accéder aux responsabilités stratégiques du pays. Mais l’opposition laïque, incarnée par le Parti républicain du peuple (CHP), est résolue à éviter à la Turquie de se mouvoir en un "nouvel Iran".
Nathalie Szuchendler

(¹)  http://www.prochoix.org/cgi/blog/index.php/2004/06/29/228-un-etudiante-voilee-turque-desavouee-par-la-cour-europeenne-des-droits-de-lhomme
(²)  http://www.prochoix.org/cgi/blog/index.php/2005/08/03/758-le-regime-politique-et-ses-strategies-de-lutte-pour-lislam-en-turquie-charia-et-djihad