La Turquie se trouve confrontée au projet de constitution rétrograde du Parti de la justice et du développement, au moment où s'est déroulé à Madrid le très consensuel forum "Alliance des civilisations" sous l'égide des Premiers ministres espagnol et turc. Des personnalités politiques musulmanes était de la fète, dont le secrétaire général de la Ligue Arabe Amr Moussa, le secrétaire général de l'Organisation de la conférence islamique Ekmeleddin Ihsanoglu, le Premier ministre malaisien Abdullah Ahmad Badawi, et la reine Noor de Jordanie. Du côté des initiatives censées faciliter la tolérance, l'émirat wahhabite du Qatar -grand producteur de pétrole et membre de l'OPEP- a décidé de créer un réseau de cent millions de dollars pour financer des fondations aidant à l'intégration des jeunes musulmans. Recep Tayyip Erdogan qui s'apprête à liquider la séparation de l'Etat et de la religion dans son propre pays, a aussi proposé ses services à une réunion noyautée par des pays islamistes qui cherchent à faire passer la pilule théocratique, y compris en apportant des solutions visiblement financières à un prétendu choc des civilisations. Le deuxième forum de cette Alliance se tiendra en 2009 à Istanbul, qui se prépare actuellement à vivre des changements politiques majeurs.

Au commencement était l'affaire L. Sahin
Postulant qu’il est chimérique de vouloir légiférer l’espace individuel des libertés, le vice-président du parti au pouvoir en Turquie (AKP, issu de la mouvance islamiste) a annoncé que le gouvernement turc envisageait de faire réviser la constitution et d'abolir notamment l'interdiction du foulard islamique en université. Depuis son arrivée au pouvoir en 2002, l'AKP tente d’infléchir le régime politique turc dans le sens islamique en commençant par gommer cette proscription qui résulte des arrêts de la Cour constitutionnelle et du conseil d'Etat turcs. Même si le Premier ministre issu de ce parti, R.T. Erdogan, certifie ne considérer la question du voile qu’en terme de respect des droits fondamentaux. Des débats ont déjà eu lieu à ce sujet, notamment à l’occasion de l'affaire Leyla Sahin qui avait été portée devant les tribunaux. Leyla Sahin était étudiante en médecine en 1998, lorsque le rectorat d'Istanbul émit une circulaire selon laquelle les étudiants barbus et les étudiantes portant le foulard islamique ne pouvaient être admis ni aux cours, ni aux stages, ni aux travaux dirigés. Exclue du système universitaire dont elle refusait la loi laïque sur le voile, Sahin alla poursuivre ses études à Vienne. Elle saisit en 2004 la Commission européenne, soutenant l'argument selon lequel l’interdiction du port du foulard islamique dans les établissements de l’enseignement supérieur en Turquie, viole les droits et libertés énoncés aux articles 8 (droit au respect de la vie privée et familiale), 9 (liberté de pensée, de conscience et de religion), 10 (liberté d'expression) et 14 (interdiction de la discrimination) de la Convention européenne des droits de l'homme. En novembre 2005, la Chambre débouta L. Sahin en appel. L’Assemblée décréta en effet que non seulement l'interdiction du voile dans les universités turques ne violait pas les libertés fondamentales, mais elle jugea cette prohibition potentiellement nécessaire pour préserver le régime laïc face à d'éventuels mouvements extrémistes.

Le président retire son plumage
Depuis la victoire de l’AKP aux dernières législatives et l’arrivée d’Abdullah Gül à la présidence, la "Constitution civile" promise par le gouvernement Erdogan constitue pour les "kémalistes" une menace pour la laïcité mise en place après des décennies de lutte. Une première version avait été rendue publique par un comité d’experts dirigée par le constitutionnaliste, Ergun Özbudun, en septembre dernier. La commission constitutionnelle de l'AKP y aurait inclu une disposition permettant de lever l'interdiction, dans un article consacré au droit à l'éducation dont personne ne pourrait être privé en raison de ses vêtements. Cette mesure insisterait sur la déontologie de la fonction publique, qui se doit de traiter sur un pied d’égalité les usagers du service et prévenir toute ségrégation fondée sur l’habillement. C’est au nom de la liberté que les dirigeants de l’AKP défendent la levée de l’interdiction de ce qu’ils appellent pudiquement désormais "basörtüsü" (foulard) et non plus "turban" (foulard islamique), comme dans les années 90. L’une des grandes craintes laïques se trouve ainsi fondée : la levée de l’interdiction du port du voile pour les usagers de la fonction publique, qui constitue encore le bastion de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, peut aussi affecter les fonctionnaires eux-mêmes et faire basculer le pays dans une sorte de régime théocratique à moyen terme. En outre, les cours de religion étant prévus par la Constitution de 1982 qui les a rendus obligatoires dans l'enseignement primaire et secondaire, le projet AKP à vocation islamique ne peut que les maintenir. Abdullah Gül lors de son élection à la présidence avait garanti qu'il soutiendrait le principe de séparation entre l'Etat et la religion. “Ses véritables intentions politiques” dénoncées par le Parti républicain du peuple (CHP) peuvent actuellement être considérées comme "dévoilées", sous prétexte de faire avancer la laïcité en direction d'un régime plus équitable. Qu’ils proviennent indifféremment de l'armée, du système judiciaire, de l’enseignement supérieur, les défenseurs turcs de la laïcité considèrent le port du foulard comme un signe d'appartenance à l'islam politique.
Le projet de Constitution qui est aussi le cadre d'une alliance entre l’AKP et le MHP (parti nationaliste) n'est pas encore officiellement publié. Cousu de libertés essentielles “avec le plus grand consensus possible”, il devrait faire l’objet d’un référendum avant d’être présenté au Parlement à la fin de l’année.

Nathalie Szuchendler

Voir “Turquie : entre les militaires et les islamistes” in http://egalibre.canalblog.com/archives/2007/09/09/6167644.html