L’Opposition du Mrap quitte ses postes dans la direction nationale et organise une coordination des comités locaux

La direction majoritaire du Mrap a, par sa politique centrée sur la seule défense d’un président en place depuis vingt ans entraîné une chute inexorable de reconnaissance et d’effectifs. Après s’être, lors du dernier Congrès, engagée dans la direction nationale sur une liste unique pour enrayer ce processus, l’opposition avait déjà choisi en 2007 de ne plus participer aux instances de direction, après la tenue de l’assemblée générale 2006 bloquée sur presque tous les sujets et le constat de l’inutilité de sa présence à tous les niveaux.

Elle propose désormais d’organiser une coordination de comités locaux, de fédérations et de militants individuels qui veulent voir le Mrap retrouver ses valeurs fondatrices.

Devant le Congrès qui s’annonce, et refusant de continuer de cautionner plus avant cette politique l’opposition appelle adhérents, comités et fédérations qui le souhaitent à participer à cette coordination.

Elus au dernier congrès sur une liste unique recomposée, nous avons tenté pendant un an d’animer le mouvement sur les questions suivantes :

- luttes contre toutes les lois liberticides s’attaquant à tous les droits acquis en matière d’immigration (Perben, Sarkozy, Hortefeux) ; régularisation des sans-papiers ; luttes contre les discriminations ; travail sur les mémoires de la guerre d’Algérie, tout particulièrement la question des harkis dans un contexte de construction citoyenne et historique ; réflexion sur la nouvelle configuration géo-politique internationale issue de la bipolarisation du monde théorisée par les « fondamentalistes » de tout bord ; réflexion sur la structuration d’un communautarisme revendiqué par la droite sarkozyste et certains mouvements de la gauche ; réflexion sur les nouvelles manifestations du racisme autres que celles venant de la droite ou de l’extrême droite classiques…

Sur ces sujets, nous avons organisé sans participation de la direction deux colloques à portée nationale (à Marseille, sur les intégrismes ; à Bourgoin, sur les harkis, Les Chemins de l'appartenance), et participé activement à Marseille au colloque sur la colonisation organisé par Evelyne Verlaque et l’association Survie.

Malgré nos incessantes mises en garde et en dépit de tous nos efforts, la direction nationale a continué à :

- encourager la mise en concurrence des mémoires et les replis communautaristes ; enfermer dans l’identité religieuse les citoyens d’origine arabe ou maghrébine, incluant toutes les populations victimes de ségrégation et de racisme dans une seule identité « arabo-musulmane » ; centrer la défense antiraciste autour des seules populations dites « arabo-musulmanes », déclarées assimilées aux populations discriminées ; taxer toute critique et interrogation sur les pratiques et régimes totalitaristes liés à l’islam politique comme « islamophobes » ; refuser d’étudier la nouvelle configuration géo-politique internationale créée par les fondamentalistes religieux - américain ou islamistes radicaux ; refuser d’étudier les nouvelles manifestations et utilisations de l’antisémitisme venant actuellement d’autres mouvements que de droite ou d’extrême droite.

La direction ne s’est ainsi pas démarquée d’une idéologie dangereuse tendant à diviser le monde en deux « axes » - du « bien » et du « mal », notions inversées selon qu’il s’agisse des adeptes de Bush ou des islamistes politiques radicaux - où choisir « son axe » deviendrait la seule alternative possible.

Elle a renoncé à construire les positionnements du mouvement à partir des valeurs universelles qui nous unissent :

- liberté de circulation et d’installation des personnes ; égalité des droits sociaux civiques et politiques, y compris entre les hommes et les femmes ; défense de la laïcité - qui repose sur la séparation des Eglises et des Etats, la liberté de conscience des personnes et la liberté des cultes ; défense de toutes les victimes de discriminations racistes sans hiérarchie.

L’opposition n’a pas réussi à travailler dans les instances où elle était pourtant élue, le fonctionnement démocratique n’étant pas respecté : décision et modifications d’horaires rendant extrêmement difficile la participation des provinciaux ; absence ou retard du remboursement des frais des élus provinciaux de l’ « opposition » ; existence de réunions parallèles de la « majorité » au siège, le lundi, et de prises de décisions en dehors des instances élues - le tout officialisé par une structure hors statut autoproclamé « Mrap-Direction ».

Au CA, si nous avons réussi - difficilement - à énoncer nos positions, elles n’ont pas été transmises au reste du mouvement, bien que nous nous soyons opposés à la direction majoritaire du mouvement chaque fois que cela nous est apparu nécessaire :

- caricatures de Mahomet et plainte contre France-Soir ; affaire Redeker (malgré le caractère très critiquable des propos de ce dernier) ; meurtre d’Ilan Halimi ; expulsions d’Aubervillers ; participation de notre président à une émission télévisuelle contestée de Stéphane Bern, L’Arène de France, où on l’a vu se positionner du côté des religieux ; défense et soutien de camarades (Gérard Kerforn et Serge Goldberg) engagés par des membres du Mrap dans des procès.

Malgré nos propositions maintes fois exprimées, l’instauration d’un comité de rédaction représentatif a systématiquement été refusée. Le verrouillage politique de notre presse a été maintenu, la Lettre de l’adhérent en l’état, et nos contributions pour Différences, parfois prises en compte ont été quelques fois transformées sans que l’on nous demande notre avis. Mais surtout il n’a jamais été fait mention de la diversité des positions dans le mouvement sur des questions politiques pourtant essentielles.

Lors de la précédente AG, nos contributions n’ont été distribuées qu’au dernier moment sur des tableaux illisibles, et les motions que nous avons présentées, systématiquement éliminées des discussions.

Parallèlement à la personnalisation du mouvement opérée par son président, l’image du mouvement est devenue de plus en plus court-circuitée par ses apparitions médiatiques incontrôlables et ses ambitions électorales - successivement coprésident du staff de campagne de Marie-George Buffet, puis candidat indépendant aux législatives, maintenant futur candidat aux municipales.

En polarisant ses interventions sur des sujets diviseurs (voile, caricatures), en entretenant la confusion entre appartenance religieuse et ségrégation, en associant le nom du Mrap à des mouvements communautaristes et diviseurs, le Mrap national a créé une image politico-associative décalée des préoccupations de l'antiracisme de proximité, Il s’est coupé du travail de la base et n’a pas permis de coordination des actions de terrain, décribilisant ainsi les demandes de subvention nationales. Menées au détriment de la vie de l’association, ses positionnements ont été d’autant plus préjudiciables à l’indépendance du mouvement que la France était en campagne électorale.

C’est devant cette succession de dérives constatées et face à l’absence de démocratie perpétuée par la majorité actuelle du Mrap que nous sommes amenés à refuser de cautionner plus avant cette escalade dans l’instrumentalisation politique du MRAP et à suspendre notre participation aux instances.

Aujourd’hui, dans le contexte politique actuel, national et international, nous continuons à estimer essentiel que l’indépendance de notre mouvement anti-raciste soit préservée, et qu’un président - quel qu’il soit - ne puisse cumuler une candidature politique nationale à la présidence et à un poste de salarié du Mrap. Nous n'avons plus confiance dans une équipe qui s’auto reconduit indéfiniment et reproduit les mêmes schémas. La future direction n'est plus celle d'un mouvement national mais d’une fraction.

Voilà pourquoi nous proposons dès maintenant de créer une coordination nationale rassemblant comités, fédérations et individus afin de défendre les valeurs fondamentales du mouvement telles que revendiquées par les fondateurs du Mrap en 1949. Organiser des réunions d'échanges basées sur l'antiracisme de terrain ; développer des projets concrets : semaine de l'éducation, travail de mémoire, défense des sans-papiers, travail coordonné contre les discriminations, ouverture de nouveaux champs d'action (sport) ; production commune d’outils de travail…, nous semble désormais les seuls moyens pour construire ensemble l’outil associatif qu’il nous faut pour lutter contre toutes les formes de racisme dans une unité retrouvée.

Signatures : Frédérique Ferry, Gérard Kerforn, Nadia Kurys, Emmanuelle Le Chevallier, Horiya Mekrelouf, René Meyer, Didier Poupardin, Anne Savigneux, Maya Vigier.