Dans le genre insolite, en plantant sa tente pour cinq jours, tout près de l’Elysée, dans les jardins de l'Hôtel Marigny, la résidence officielle des hôtes de l'Etat, Kadhafi est un lauréat de choix.

Et quand je dis qu’il a planté sa tente, c’est au sens propre comme au figuré. Le « guide suprême Â», ainsi que le maître de Tripoli se fait appeler, prince bédouin des temps modernes, est accompagné de sa cour, la tribu au grand complet : proches et invités, gardes, janissaires, domestiques, eunuques, saltimbanques, bouffons, dames de compagnie, « merveilleuses Â», et autres femmes à barbe, et puis ces dianes toutes de treillis vêtues, telles des amazones captives, amnésiques d’un magnifique bellâtre en mal de louanges. Sans oublier les limousines, somptueux attelages étincelants de blancheur, et enfin, le temple, la tente que pour la circonstance, campement d’hiver oblige, on aura équipé d’un superbe feu de camp, au crépitement des braséros de canouns pour le thé à la menthe de sa grâce toute puissante.

Car c’est là, dans le saint des saints, que le roi du désert reçoit ses braves sujets, venus à dos de chameaux blindés. On peut donc vivre sous la tente avec armes et bagages, belle leçon pour le petit peuple du canal Saint-Martin, qui se plaint de n’avoir d’autre toit que les bâches provisoires des Enfants de Don quichotte, lorsque tel Soliman le magnifique, refusant les honneurs du roi de France, Nicholas premier, sa majesté Muammar le grand, dédaigna le château en pierre. Le colonel, comme se plaisent à l’appeler affectueusement ses fidèles sujets, tel le persan à Paris, a tout à apprendre à ces étrangers obtus qui se moquent de lui, épient ses moindres gestes et le critiquent.

Comment peut-on être Kadhafi, ironisent-ils ? Ils voudraient le voir accoutré des ternes habits indigènes pour mieux l’ignorer, lui, dont le couturier et le chausseur personnels s’évertuent à créer des costumes qui rivalisent d’originalité : longues pèlerines en peau de droit-l’homiste, mi-manteau, mi-burnous, traînant majestueusement sur le sol, toque en peau d’infirmière bulgare, souliers à talons en cuir de manifestant, postiche bouclé en scalp d’opposant, et bague en dent d’étudiant sauvage.

Que disent donc les Parisiens ? Que sa sainteté ne respecte pas les droits de l’Homme ? Qu’est-ce donc ? Veulent-ils parler de ces animaux enragés dont les restes ornent sa garde-robe ? Sa Seigneurie prendra ses sujets nubiens à témoin : il dira à ces frères noirs, captifs des rois de France et de Navarre, combien les Blancs sont injustes, en l’accusant lui, de bafouer les droits de ses sujets, alors que ce sont eux qui ont conquis ses terres, réduit les siens en esclavage, logés dans les faubourgs éloignés de leurs vieilles cités. N’est-ce pas juste que ce brave peuple fasse de temps en temps des feux de camp avec les attelages de la petite noblesse pour se réchauffer ? Et dire que lui-même a été humilié par les gardes du roi Nicholas premier qui lui ont interdit l’accès de la cour. Se croient-ils donc supérieurs, ces Occidentaux qui convoitent ses gisements d’or noir ? Ah que non, il dira à ces langues de vipère qu’elles font erreur en le prenant pour un persan à Paris. Il est un vrai bédouin à Paris.

Leïla Babès