Nicolas Sarkozy n’aime pas jouer sur les mots. Trop intellectuel. Les sondages sont ses seuls garde-fous. Pour le reste, la réflexion, la précaution, la sémantique, c’est un peu comme la séparation des pouvoirs. Un principe poussiéreux, invoqué par les hommes qui pensent pour freiner ceux qui courent. Autant dire un complot anti-Sarkozy.

Réfléchir sur les raisons de la radicalisation actuelle des violences urbaines ? Vous n’y pensez pas ! « Expliquer l’inexplicable reviendrait à excuser l’inexcusable Â» ! Tolérance zéro pour la pensée divergente ! Le tout au nom de la lutte contre la pensée unique bien sûr.

Pourtant, cette semaine, même les intellos adeptes de la pensée unique du président ont dû se gratter sous le crâne en entendant leur homme d’action préféré prononcer — par deux fois — le mot « islamophobie Â». En réaction aux propos antisémites du ministre des anciens combattants algériens, le président de la République français s’est dit décidé à combattre au même titre l’ « antisémitisme et l’islamophobie Â».

Il l’a dit une première fois à son retour de Chine, au 20h, puis il a récidivé quelques jours plus tard en Algérie. Sans que, visiblement, aucun argument d’ordre intellectuel n’ait réussi à perturber son cerveau reptilien d’homme d’action.

Voilà pourtant des années que l’on met en garde contre le danger d’utiliser le mot « islamophobie Â» (littéralement phobie envers l’Islam) pour parler du racisme envers les Musulmans. Car si le racisme envers les Musulmans existe et doit être combattu, la critique de la religion ou d’une idéologie — elle — ne peut être confondue avec du racisme. À moins de considérer que toute critique d’une idéologie ou d’une religion est raciste. Et donc un délit.

Le président de la république aurait pu promettre de combattre « l’antisémitisme et le racisme Â». Mais il a préféré laisser pensé qu’il allait se battre équitablement contre tous ceux qui critiqueraient les Juifs et les Musulmans… en tant que religieux voire en tant que religions ! Quitte à porter plainte aux côtés de l’UOIF contre Charlie Hebdo si nous publions des caricatures de Mahomet ?

À l’époque du procès, Sarkozy le candidat nous avait envoyé un fax de soutien. A-t-il seulement pris le temps de le lire ? Le fax serait arrivé moins vite… Mais la réflexion aurait peut-être survécu à l’action. Et Nicolas Sarkozy dirait aujourd’hui moins de conneries.

Il éviterait notamment de parler de « réparation Â» pour annoncer un programme de discrimination positive en faveur des enfants de harkis à son retour d’Algérie. Il aurait pu s’engager contre les discriminations favorisées par l’imaginaire post-colonial, au nom de l’égalité. Il aurait pu reconnaître le rôle de l’Etat français dans le sort des harkis, au nom du devoir de mémoire. Mais non. Il a préféré parlé pudiquement de la colonisation comme d'un « système injuste Â», tout en promettant de tout faire pour « réparer Â» le sort injuste fait aux harkis. Quitte à mettre la discrimination positive non pas au service de l’égalité mais d’une lecture de l’histoire ne pouvant que générer aigreur, ressentiment et surenchère.

Sur les campus américains, aujourd’hui, des groupes noirs américains veulent exclure d’autres Noirs des bénéfices de l’ « affirmative action Â» sous prétexte qu’ils ne sont pas descendants d’esclaves… Tellement l’idée de « réparation Â» pour certains s’est substituée à l’exigence d’égalité pour tous. En y réfléchissant, Sarkozy ne pouvait trouver meilleur moyen d’importer cette machine infernale, propre à attiser les tensions intercommunautaires, et au passage raviver les plaies (encore non cautérisées) de la guerre d’Algérie. Grâce à lui, le volontarisme politique ne vise plus à aider les victimes du racisme (ce qui pourrait rassembler toutes les minorités) mais à récompenser ceux dont les parents ont le plus souffert (ce qui ouvre la voie à toutes les surenchères et à toutes les concurrences identitaires).

Jusqu’ici, seule la précision des mots permettait d’éviter tant bien que mal ce type de dérive. Grâce à une conception de l’égalité et de l’identité fragile comme du cristal. En quelques mots, le président de la république vient de briser l’antidote en milles morceaux. Gare aux éclats de verres.

Caroline Fourest