Les révoltes urbaines se succèdent, mais ne se ressemblent pas. La violence qui s’en dégage devient de plus en plus préoccupante. Les balles sifflent désormais. Les policiers sont pris pour cibles comme s’il s’agissait d’une simple bande rivale. Or tirer sur un policier revient à tirer sur l’État de droit. Est-ce une raison pour que la droite et Nicolas Sarkozy s’abstiennent de toute analyse et de tout esprit critique quant à leur bilan depuis 2002 ?

Au journal de 20H, le président a franchi une étape dans l’anti-intellectualisme. Analyser les raisons de cette violence reviendrait à « expliquer l’inexplicable » et donc à « excuser l’inexcusable ». Comme s’il fallait uniquement sévir et arrêter de réfléchir. Comme si on ne pouvait refuser l’inexcusable et prendre ses responsabilités en cherchant à dénouer la crise en profondeur.

Le malaise des quartiers populaires et surtout la perte de confiance en la police ne sont pas une fatalité. Contrairement à ce qu’aimeraient nous faire croire ceux qui préfèrent continuer à utiliser les mêmes recettes improductives au lieu de se remettre en question.

Des dizaines de rapports et de livres analysent les causes des violences urbaines. Le rétablissement d’une police de proximité d’un côté et de politiques publiques favorisant la mixité sociale de l’autre s’impose comme le seul horizon possible. Mais cela supposerait un mea-culpa que le président de la République ne semble pas prêt à faire. Il a balayé d’un revers de la main l’idée de rétablir la police de proximité et son projet pour l’école demeure de supprimer la carte scolaire au lieu de la redistribuer. Il veut supprimer des dizaines de milliers de postes d’enseignants alors qu’il faudrait en embaucher pour faire baisser le nombre d’élèves par classe dans les quartiers populaires… Pour les accompagner et leur redonner ce goût de l’école que certains ont perdu et font même flamber.

Quant aux parents, rendus responsables de la crise, il est moins question de les épauler, ou de lutter contre les parents violents (pouvant en effet être responsables d’une partie de cette violence reproduite par leurs enfants) que de les montrer du doigt dans leur ensemble pour mieux — encore une fois — déresponsabiliser l’Etat.

Cet orgueil coûtera cher aux quartiers et à la paix sociale.

Les habitants de ces quartiers en ont conscience. Ils doivent se serrer les coudes pour que cette violence aveugle et cette autodestruction cessent.

En se rendant à la marche silencieuse organisée par les habitants de Villiers-le-bel ce mardi 27 novembre 2007, on pouvait entendre le désarroi qu’a suscité l’incendie d’une école ou d’une bibliothèque. Un homme de 50 ans apostrophait la foule de jeunes venus protester en silence : « pourquoi la bibliothèque ? pourquoi l’école maternelle ? pourquoi avoir fait ça ? ». Une jeune fille lui répondit que tous les jeunes n’étaient pas pour les dégradations. Et de fait, beaucoup étaient là et marchaient en silence.

Reste que l’incendie d’une bibliothèque et d’une école demeure difficile à comprendre. On pourra rebâtir. Mais à condition de reconstruire aussi la jeunesse qui tous les jours s’abîme en participant à ces incendies contre l’intelligence.

Malgré les flammes, il faut nous obliger à distinguer les « meneurs » des jeunes entraînés dans ce cycle infernal. La fermeté est sans aucun doute nécessaire face aux meneurs mais attention à l’injustice envers ceux qui n’ont pas mesuré la gravité de leur geste. Elle pourrait bien transformer ces « suiveurs » en « meneurs » de demain. Lors des émeutes de novembre 2005, un jeune homme avait confié à la presse qu’il « aimerait seulement avoir un travail pour avoir l’impression d’exister ». À moins de le mettre en prison à vie pour avoir brûlé une voiture, n’est-ce pas en s’attaquant aux racines de la « crise sociale » qu’on l’empêchera de récidiver ?

Safia Lebdi (militante aux Insoumises) et Caroline Fourest