En 1998, Mathieu Lindon avait été condamné en diffamation pour son roman « Le procès de Jean-Marie Le Pen » qui s’inspirait directement du meurtre de Brahim Bouarram, jeune marocain jeté dans la seine en marge d’une manifestation FN, et de celui d'Ibrahim Ali, français d'origine comorienne tué à Marseille par des militants frontistes. Dans ce roman aux allures de réalité fiction, Jean-Marie Le Pen est dépeint comme un « vampire » se nourrissant de « l'aigreur de des électeurs et du sang de ses ennemis » et dûment estampillé : « chef d'une bande de tueurs » Ton pour le moins radical d’un roman faisant ouvertement le procès de Jean-Marie Le Pen. Au terme d’une bataille juridique qui aura duré plus de 8 ans, la Cour européenne de justice vient de donner raison à la justice française qui avait condamné Mathieu Lindon et sa maison d’édition pour diffamation.

Mathieu Lindon de se défendre : « je trouve surprenant qu'on ne puisse pas écrire dans un roman ce qu'on peut écrire dans un journal. Pourquoi, en effet, n'écrirais-je pas dans «Libération» cette phrase exacte du roman: «Le Pen est le chef d'une bande de tueurs», si jamais on m'envoyait couvrir une manifestation de soutien aux parents de la victime après la mort d'un Maghrébin assassiné par un militant du Front national? » Mais la Cour européenne ne l’a pas entendu de cette oreille là. Un passage du jugement mérite d'être noté. Il dit : « Imputer à Jean-Marie Le Pen de tenir des propos "d'un racisme au mieux diffus" et dire que "derrière chacune de ses propositions, on peut aussi voir le spectre des pires abominations de l'histoire humaine", est diffamatoire à l'égard de celui-ci, en ce qu'il est accusé d'un racisme rappelant les pires atrocités ». C’était sans compter sur les quelques politiques, divers religieux et divers tribunaux qui ont eux aussi parlé du racisme de Jean-Marie Le Pen. Ces derniers ont-ils pour autant été traduits devant les tribunaux ? Mais ce n’est pas le fait qu’un personnage du roman estime « qu’on puisse voir du racisme » derrière les propos de Jean-Marie Le Pen qui a été considéré comme diffamatoire. Le tribunal a considéré que c’est le fait d’accuser Jean-Marie Le Pen « d’un racisme rappelant les pires atrocités » qui est à proprement parler diffamatoire. « Par opposition à un autre racisme qui évoquerait d'excellents souvenirs? » rétorque Mathieu Lindon qui poursuit : « Jean-Marie Le Pen a en outre été condamné pour l'affaire du «détail» et celle de «Durafour crématoire», et il m'aurait semblé légitime de penser que la Shoah avait sa place dans ces «pires atrocités». » Sentiment partagé par quatre juges qui, chose rare, ont émis une opinion dissidente en marge du jugement rendu par la Cour européenne. Tout comme Mathieu Lindon, ils rappellent que le personnage central du roman, Jean-Marie Le Pen, a été condamné à plusieurs reprises au cours de sa longue carrière, notamment pour « banalisation de crime contre l'humanité et consentement à l'horrible»

Caroline Brancher