Agée de 67 ans, l’actrice Maïa Simon, atteinte d’un cancer, n’a pu compter sur la législation ambiguë de la France pour mettre en pratique son désir d’en finir dignement. C’est donc en Suisse qu’elle a trouvé son dernier refuge, et avec l’aide de l’association « Dignitas » qu’elle a réalisé son vœu d’abréger ses souffrances le 19 septembre dernier. Elle a laissé derrière elle son témoignage, enregistré pour RTL deux jours avant sa mort, dans l’espoir d’attirer une nouvelle fois l’attention sur les nombreux tabous qui subsistent et qui bloquent le débat en France. Ce message sera-t-il cette fois entendu ?

Face à des pays comme les Pays-Bas et la Belgique ou le droit de mourir est légalement reconnu, la France fait preuve d’un certain retard et d’un réel manque de volonté sur la question. La loi Leonetti votée en 2005 n’est qu’une faible avancée et fait l’impasse sur les points essentiels qui permettraient de pratiquer le suicide assisté sans être inquiété par de lourdes sanctions pénales: la loi n’autorise en effet que ce que l’on appelle « l’euthanasie passive », qui consiste à stopper tout traitement jusqu’à entraîner la mort du patient dont la maladie s’avère incurable. Quant au code de la santé publique, il reste inchangé, ainsi, toute personne prêtant leur concours à un acte d’euthanasie est passible de poursuites judiciaires. Autant dire que cette loi ressemble plus à une loi de commodité qu’à une loi adaptée à la réalité des cas courants et douloureux de personnes gravement atteintes et désireuses d’en finir en France.

Pourquoi une telle absence de prise de position claire du gouvernement Français ? Alors que d’autres pays d’Europe ont clairement légiféré, la France elle, reste à la traîne et semble sans cesse repousser le débat. Pourtant, l’opinion publique se montre favorable à l’ouverture d’un débat officiel sur le droit de mourir dans la dignité, et chaque drame rendu public comme la mort de Vincent Humbert semble être un point de départ à la résolution pragmatique du problème. La question semble pourtant sombrer chaque fois dans l’oubli et l’une des raisons pourrait être que la pression religieuse s’avère trop forte pour que l’élite politique Française ne se penche réellement sur la question.

Les parlementaires semblent avoir encore très peur de froisser l’opinion catholique dans le cas où ils viendraient à légaliser le droit de mourir. En associant le droit de mourir dans la dignité avec l’idée d’une euthanasie totalitaire telle qu’elle fut pratiquée par les nazis lors de la seconde guerre mondiale, la morale religieuse agite le spectre de l’Histoire et fonde ainsi son argumentation sur les dérives possibles qu’entraîneraient une légalisation. Bien que l’on observe une adhésion de la part de l’opinion de plus en plus prononcée pour le droit de mourir dignement, la tradition catholique tient encore une place importante dans l’opinion et pèse encore de manière significative sur les démarches officielles en la matière.

Ainsi, pour le catholicisme, toute forme d'accompagnement médical entraînant la mort est en opposition directe avec le 6e commandement : « Tu ne tueras point » ; en conséquence, le droit de mourir est prohibé et est considéré comme un crime. En revanche, l’acharnement thérapeutique est quant à lui refusé : « l’Evangile de la Vie » du Pape Jean Paul II de 1995 distingue les deux pratiques, considérant l’une comme une atteinte directe à la vie d’autrui, et l’autre comme un moyen tolérable d’abréger les souffrance. Un discours équivoque dont la loi craintive de 2005 se fait étrangement le reflet, pour ne pas dire qu’elle est quasiment une copie de la lettre encyclique du Pape Jean-Paul II.

L’idéologie véhiculée par l’Eglise catholique romaine n’est pas la seule idéologie religieuse faisant blocage au débat sur le droit de mourir dans la dignité. Les autres grands courants religieux comme l’Islam ou le Judaïsme tiennent un discours semblable, tout autant parfumé de tabou, d’ambiguïté et de morale. Ainsi, dans la religion islamique, l’euthanasie active est interdite juridiquement car elle correspondrait selon elle à un meurtre commis, même lorsqu’il s’agit d’un médecin agissant à la demande du patient. La religion juive quant à elle, fait preuve du même discours tranché sur la question, et estime qu’il est défendu de faire quoi que ce soit qui puisse hâter la fin d'un agonisant. Concernant l’acharnement thérapeutique, on retrouve le même discours ambivalent que celui de la religion catholique chez ces deux grandes confessions religieuses : toutes deux concèdent que le renoncement à des actes médicaux manifestement sans espoir (euthanasie passive) doit être distingué de l'euthanasie active, laquelle est condamnée sans appel.

Le Dieu des religions monothéistes reste donc en France le seul capable de disposer de la vie d’autrui et de sa propre vie ; en ce début de XXIème siècle, le « droit de mourir » a encore du chemin à faire dans une société dont l’inconscient collectif des représentants du peuple est encore si fortement imprégné de l’idéologie religieuse. Comment espérer passer de l’éternel débat d’idées à une réelle avancée concrète sur la question tant que les mentalités ne seront pas affranchies de l’angoisse de la mort dont la religion se fait si complaisamment le porte-voix ?

Laurie-Anne Pecqueux