En ce mercredi 24 octobre 2007, Israël commémorait le douzième anniversaire de la mort d’Yitzhak Rabin, assassiné par un orthodoxe ultra - nationaliste le 4 novembre 1995, pendant un rassemblement pacifiste à Tel-Aviv. Au même moment une contre-cérémonie organisée par le “Comité pour la démocratie” exaltait l’attentat. Cette faction mène depuis une semaine une campagne effrénée en faveur de Yigal Amir, l’assassin de l’ancien Premier ministre, qu’il s’agit de faire libérer “au nom des droits de l’homme et de la réconciliation nationale“.

Ratisser large sur la droite

A l’heure de nouvelles discussions israélo-palestiniennes entre Ehud Olmert et Mahmoud Abbas et d’actuelles négociations pour la libération de Marwan Barghouthi, le leader palestinien du Fatah incarcéré depuis 2002 en Israël pour plusieurs attentats, ce mouvement extrémiste tente d’inciter les israéliens à demander un raccourcissement de la peine du condamné à la perpétuité puis, à moyen terme, sa libération anticipée. Le comité s’en donne aussi les moyens : la diffusion à 150 000 exemplaires d'un court-métrage, la création d'un site internet, des mailings de récolte de fonds, et la location de panneaux publicitaires et d'encarts dans les journaux. La vidéo en question retrace l'enfance d'Yigal Amir, son service militaire et ses convictions politiques, et tente d'expliquer ce qui l'a conduit au crime. Elle comporte différentes séquences de l'enquête criminelle, des photos d'Yitzhak Rabin et de Yasser Arafat signant les Accords d'Oslo, ainsi que des images d'attentats-suicides et de manifestations contre l'ancien Premier ministre. Avigdor Eskin, l'un de ses auteurs, estime qu’Amir a "sauvé le Golan, évité l'évacuation d'une partie de la Judée et de la Samarie (Cisjordanie) et épargné des dizaines de milliers de vies juives". Ygal Amir serait donc un martyr “sacrifié“ pour défendre Eretz Israël, le Grand Israël incluant la Cisjordanie que Rabin était allé “brader à Oslo“. Tandis que Itamar Ben Gvir, l’un des responsable du comité prétend ne pas soutenir le geste du meurtrier et s’insurger contre “l'hypocrisie de la gauche israélienne qui ne s'oppose pas à la libération de Marwan Barghouthi“ (…) Si pour la paix Israël est prêt à libérer des terroristes, au nom du même principe, nous exigeons la libération d'Ygal Amir". Il s’agit pour l’extrême-droite de ratisser au plus large en soutenant la thèse selon laquelle Rabin et la gauche israélienne auraient vendu Israël contre la paix, les soupçons s’étant encore accrus avec l’interdiction du parti Kach et ses appels à la haine contre les palestiniens dans les années 1990. D’après deux sondages publiés la semaine dernière, 30% des Israéliens sont favorables à la libération anticipée d’Amir alors qu'ils n'étaient que 10% en 1996. En réaction à la vidéo, la police de l'Etat hébreu a rendu public l'interrogatoire du meurtrier qui était passé aux aveux. “Regrettez-vous votre geste? “, demande un enquêteur. “Dieu m'en préserve, je voulais mettre fin à la politique néfaste d'Yitzhak Rabin“, répond-il.

Les réactions mitigées de la presse israélienne

"Nous condamnons cette campagne mais aussi le fait que les médias israéliens lui donne autant de place dans leur couverture. La presse doit être très vigilante car cela est dangereux: il semble cette année que les passions ne tournent pas autour du meurtre de Yitzhak Rabin mais autour du sort du meurtrier " s'est indigné Yariv Oppenheimer, le secrétaire général de La Paix Maintenant. Le Jerusalem Post dénonce la campagne menée depuis une semaine par les adeptes du meurtrier, qui se sont accrochés avec des jeunes du Parti travailliste dans une manifestation en faveur d’Amir à Tel-Aviv. Dans le journal Ha'Aretz, Tamara Traubman constate que "cette année a été particulièrement affligeante : elle a fait d’Yigal Amir et de son épouse, Larissa, des célébrités". Pour la sociologue Tamar Hermann, "autant Amir a été peint en noir, autant Rabin a été blanchi, recevant l'auréole de saint martyr. On a voulu oublier son rôle militaire dans la guerre des Six-Jours, sa phrase lors de la première Intifada, lorsqu'il disait des jeunes jeteurs de pierres qu'il 'fallait leur briser les bras et les jambes'. Rabin, figure politique controversée, est devenu par sa mort une figure consensuelle. En se focalisant sur Amir, on essaie d'éluder la question : les accords d'Oslo étaient-ils les bons ?" " A l'instar de sa génération, c'était un pragmatique. S'il s'est engagé pour Oslo, c'est qu'il croyait que ces accords étaient dans l'intérêt de la sécurité d'Israël, que cela apaiserait la haine dans la région et mènerait à la prospérité économique" évoque Nahum Barnea dans son éditorial au Yediot Aharonot, principal quotidien israélien. "Rabin n'était pas un homme de la théorie, mais un homme de la pratique... Il a laissé un grand héritage, mais sans héritiers. A la place d'une entière réclamant la paix, nous avons aujourd'hui des demandes confuses et des rêves éteints" écrit dans Ha'Aretz le leader du Meretz (gauche pacifiste) Yossi Sarid,. "La droite n'est plus la droite, la gauche n'est plus la gauche et le centre suit un chemin peu clair. La population est apathique. Ygal Amir a réussi son coup en semant la confusion partout... On ne sait pas jusqu'à quel point Rabin aurait réussi à mener le processus de paix, mais il est évident que le meurtrier a réussi à tuer l'espoir. Nous avons aimé ou haï Yitzhak Rabin, mais personne n'a douté de sa capacité à diriger et à changer les réalités" commente Attila Somfalvi dans la revue Yediot Aharonot, sous le titre "l'espoir s'est envolé".

La mouvance ultra nationaliste religieuse, à laquelle Yigal Amir appartient, a contribué à installer dans les colonies un véritable climat d’hostilité et de haine contre l’Etat et ses institutions démocratiques, non seulement avant l’assassinat de Rabin mais aussi depuis l’annonce du désengagement de Gaza en 2004. Cette minorité d’extrémistes qui était sortie du consensus national, tente à nouveau de regagner le paysage politique israélien.

Nathalie Szuchendler