Point de vue paru dans LE MONDE | 15.10.07 | 15h07

Pendant que vous lisez ces lignes, Ayaan Hirsi Ali est terrée dans une maison gardée par des hommes en armes. Aujourd'hui l'un des défenseurs les plus posés, intelligents et compatissants des libertés d'expression et de conscience, elle est, pour cette raison, méprisée dans les communautés musulmanes du monde entier. Il vaut la peine de revenir sur son expérience, car son histoire montre bien à quel point nous sommes mal préparés à affronter la menace de l'extrémisme islamique en Occident.

Mme Hirsi Ali a d'abord dû fuir la Somalie en 1992 pour se réfugier aux Pays-Bas parce qu'elle refusait de se soumettre à un mariage forcé. Une fois en Hollande, et en cachette de sa famille, elle a occupé un emploi de femme de ménage. Mais cette femme de ménage, qui parlait déjà le somali, l'arabe, l'amharique, le swahili et l'anglais, maîtrisa rapidement le néerlandais. Elle trouva du travail en tant qu'interprète auprès d'autres réfugiées somaliennes. Ces femmes avaient été violentées, mutilées, on leur avait refusé soins médicaux et éducation, on les avait contraintes à une vie de sujétion sexuelle et de grossesse permanente.

Après avoir suivi les cours de l'université de Leyde, où elle étudia les sciences politiques et la philosophie, elle entreprit de dénoncer publiquement l'oppression des femmes en terre d'islam, ce qui lui valut très vite de recevoir des menaces de mort de la part de musulmans établis aux Pays-Bas. Elle se trouva alors si menacée qu'en 2002 elle alla s'installer aux Etats-Unis. Peu après, cependant, elle fut contactée par Gerrit Zalm, alors vice-premier ministre des Pays-Bas, qui la poussa à se présenter aux élections législatives. Lorsque Hirsi Ali fit part de ses inquiétudes concernant sa sécurité physique, M. Zalm s'engagea à la faire protéger. Forte de cette promesse, elle rentra en Hollande, fut élue au Parlement et devint une avocate infatigable de la cause des femmes, de la société civile et de la raison.

Le reste de son histoire est bien connu. En 2004, elle travailla avec Theo van Gogh sur le film Soumission, qui étudiait le lien entre la loi islamique et les souffrances de millions de femmes en terre d'islam. La réaction de la communauté musulmane confirma à la fois la nécessité du travail d'Hirsi Ali et le bien-fondé de ses craintes. Peu après, alors qu'il avait refusé de s'entourer de gardes du corps, Theo van Gogh fut abattu et une lettre contenant des menaces à l'égard d'Hirsi Ali fut fichée dans sa poitrine à l'aide d'un couteau de boucher.

Hirsi Ali fut contrainte de se cacher et dut changer constamment de domicile, parfois plus d'une fois par jour. Le danger de sa situation l'amena à quitter la Hollande pour les Etats-Unis, où le gouvernement hollandais s'acquitte des frais nécessaires à sa protection - du moins était-ce vrai jusqu'à la semaine dernière, lorsqu'il fit savoir qu'il n'assurerait plus la protection d'Hirsi Ali en dehors des Pays-Bas, annonçant ainsi au monde entier la vulnérabilité de sa ressortissante.

Il est important de réaliser que Mme Hirsi Ali pourrait être la première réfugiée d'Europe occidentale depuis l'Holocauste. A ce titre, elle illustre la force et la faiblesse de l'Occident : la splendeur d'une société ouverte et l'énergie sans limites de ses ennemis. Elle connaît les défis auxquels nous sommes confrontés dans notre lutte pour contenir la misogynie et le fanatisme religieux du monde musulman, et elle vit chaque jour les conséquences de notre échec. Personne n'est mieux placé qu'elle pour nous rappeler que tolérer l'intolérance n'est rien d'autre que de la lâcheté.

Mme Hirsi Ali connaît chaque centimètre du chemin qui permet de sortir du désert moral et intellectuel que constitue l'islam traditionnel. Il est difficile de ne pas admirer son courage. Car, comme l'a écrit Christopher Caldwell dans le New York Times, "Voltaire ne risquait pas, à chacune de ses déclarations, de se faire un milliard d'ennemis qui connaissaient son visage et pouvaient, grâce à Internet, échanger des informations avec des gens résolus à l'assassiner".

Le Parlement néerlandais va débattre du cas d'Hirsi Ali cette semaine. Pour l'heure, la décision du gouvernement de ne la protéger qu'à l'intérieur des frontières des Pays-Bas est absurde. Les Hollandais se plaignent du coût de cette protection aux Etats-Unis, mais il serait bien plus coûteux de la protéger en Hollande même, où le danger pour elle serait plus grand.

Et que devient la promesse donnée ? On a convaincu Mme Hirsi Ali de se présenter aux élections, de devenir la porte-parole la plus visible et la plus menacée au monde des droits des femmes musulmanes, étant bien entendu qu'elle serait protégée aussi longtemps que nécessaire. Gerrit Zalm, en sa qualité à la fois de vice-premier ministre et de ministre des finances, lui avait promis cette sécurité sans émettre aucune réserve. Or, de manière honteuse, Jan Peter Balkenende, le premier ministre, a déclaré, d'une part, qu'il serait préférable qu'Hirsi Ali quitte tout simplement les Pays-Bas, et, d'autre part, s'est refusé à lui accorder ne serait-ce qu'une protection d'une semaine à l'étranger, le temps qu'elle collecte des fonds pour assurer elle-même sa sécurité. S'agit-il d'une lâche tentative visant à apaiser les musulmans fanatiques du pays ? D'une mise en garde adressée à d'autres dissidents hollandais afin qu'ils ne créent pas de remous en parlant trop franchement de l'islam ? Ou s'agit-il d'une pure et simple inconscience ?

Une telle situation est scandaleuse. Le gouvernement néerlandais doit assumer ses obligations. Personne ne mérite plus qu'elle de jouir des libertés d'expression et de conscience, des valeurs que nous considérons comme acquises en Occident, et personne d'autre ne se bat avec une telle énergie pour les défendre.

Traduit de l'anglais par Gilles Berton

Sam Harris, essayiste

Salman Rushdie, romancier et essayiste