La position de Respublica sur la tournure de cette affaire et la prise de position à laquelle sont invités les républicains laïques rejoint le constat que fait Caroline Fourest, et plutôt que de la paraphraser, mieux vaut se reporter à ses écrits (à lire ici ou dans ce numéro de Respublica).

Pour ce qui concerne le jugement final, on ne peut que constater qu'en regard de la loi française Mme Truchelut était par avance condamnée : aucune loi française n'autorise la révision d'un contrat dûement passé, lorsque les signataires ont accepté le règlement intérieur proposé puisque c'est le cas dans la location de chambres dans un gîte. A partir de là, l'affaire est jouée d'avance et le jugement inévitable. Ce que l'on peut déplorer, c'est que cette affaire a servi des courants de pensées toujours à l'affût d'une thêatralisation médiatique : l'extrême droite catholique d'un coté (ici le Mouvement Pour la France), les mouvements de nature communautariste de l'autre (ici le MRAP et la LDH). On notera d'ailleurs que dès l'entrée en scène de ces protagonistes opportunistes, les opinions personnelles de Mme Truchelut comptent pour bien peu, car seuls prévalent désormais les deux camps en présence.

Concernant la gardienne du gîte, qu'elle le veuille ou non, la loi ne permet pas à un commerçant, en France, de poser un écriteau à l'entrée : « interdit aux femmes voilées Â», « percings non acceptés Â», « ne sont pas admis les tenues babas-cools Â», « cravate non admises Â», etc. Que des établissements demandent des tenues correctes et que cela soit effectivement pratiqué reposent uniquement sur la volonté des citoyens de le respecter et de le pratiquer. D'ailleurs, on connaît les procès intentés à des établissements pour ségrégation à l'entrée, et à des agences immobilières pour distinctions faites sur les noms (d'origine « française Â» ou non... ) des personnes les contactant pour un logement. En regard de tout cela, il est normal que Fanny Truchelut, commerçante dans l'hôtellerie, soit condamnée. Ce qu'il ne faut pas, c'est que cette condamnation donne des arguments aux belliqueux en présence : les intégristes de tous bords et les communautaristes, dont l'action au sein de notre société n'a de cesse de la rendre davantage partitionnée, sécuritaire, de proposer des rapports fermés et apeurés, et par voie de conséquence, belliqueux et judiciarisés. Autour de cette affaire, la tache est donc claire : expliquer la loi française, préciser que la condamnation de Mme Truchelut ne relève pas de la laïcité, mettre en évidence que l'instrumentalisation du procès a bien eu lieu et expliciter à qui elle profite. D'ailleurs, si la plainte avait eu pour origine, non l'interdiction dans les parties communes du port d'un voile, mais d'un percing ou d'une crête violette comme coupe de cheveux, on aurait pu douter de voir débarquer tambours battants la LDH, le MRAP, et l'avocat du MPF, le mouvement de Philippe De Villiers, tous pourtant si soucieux de « justice Â», de « liberté Â» et « d'égalité Â» !

Enfin, comme une perspective futuriste, ce jugement illustre la limite de notre système républicain laïque au sens où il en révèle les fondements tacites : notre société laïque ne peut survivre que dans un climat pacifié, donc fondamentalement un climat de confiance, non intégriste, cultivé, éduqué vers l'ouverture et donc nécessairement non communautariste. Arguer que la religion en est un obstacle est une erreur. En témoigne les bouddhistes et sur leur vision de la religion : non exclusive, où il est possible de se faire baptiser chrétien tout en étant et en restant bouddhiste pratiquant. Qui dit mieux ?! Imaginons une société où les règlements intérieurs préciseraient de manière détaillée ce qui est accepté et ce qui est exclu. Où finirait-on ? Une telle dérive de la gestion de la société civile conduirait notre manière de vivre à une judiciarisation absolument invivable et oppressante pour l'individu. Outre-atlantique, le spectacle des procès est un étalage absolument lamentable, caractéristique d'une société vers laquelle les communautaristes et les intégristes belliqueux veulent nous conduire, arguant de « laïcité Â», de « droits Â», de « tolérance Â», de « respect Â». La société républicaine française repose sur une pacification qui conduit chacun à avoir des règles tacites permettant que le vivre ensemble ne soit pas placé sous le signe de l'épée de Damoclès incarnée par une attaque en justice toujours latente. Cette affaire du gîte des Vosges préfigure ce que sera notre mode de vie, notre manière de fonctionner, nos repères, nos réflexes de pensées, nos actes, si nous acceptons la partition du monde que nous ont proposé les parties prenantes de ce procès.

Aussi, avant de prendre parti, avant de condamner ou soutenir, il convient que chacun se pose la question : « Ai-je envie de vivre cela chaque jour de ma vie ? Â» La laïcité est avant tout un combat visant la pacification des rapports entre les individus, hors cela elle n'a aucune légitimité.

Évariste Pour réagir aux articles, écrire à evariste@gaucherepublicaine.org Source RESPUBLICA n°563