Pour avoir refuser de louer une chambre dans son gîte à deux femmes voilées, Fanny Truchelut vient d'être condamnée à quatre mois de sursis et 1000 euros d’amendes. C’est un jugement sévère. Surtout lorsqu’il faut en prime verser 3.000 euros de dommages et intérêts répartis entre la plaignante et les parties civiles, la Ligue des droits de l'homme, le MRAP et la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme.

Un jugement lourd donc mais est-il pour autant injustifié ?

A coup sûr, il ne manquera pas d'aiguiser les appétits des réseaux intégristes et de leurs alliés naïfs. Lesquels ne vont pas se priver, à l'avenir, d'envoyer des militantes — pourquoi pas entièrement couvertes — venir frapper à la porte de tout établissement susceptible d'être indisposé dans l'espoir d'obtenir des dommages et intérêts... Pour s'en prémunir, sans doute, des établissements vont devoir opter pour la forme de "clubs privés" se réservant le droit d'admission ou une "tenue correcte exigée". Mais attention à ne pas aller au-delà.

Car ce jugement, on s'en doute, ne manquera pas de susciter l’amertume de ceux qui, sincèrement ou non, ne font plus pas la différence entre refuser le voile au sein de l’école publique (à cause de sa signification incontestablement inégalitaire) et refuser de servir ou de loger deux femmes voilées dans le cadre d’un établissement commercial. En l’occurrence le gîte de madame Truchelut, dite Fanny.

Je classe les laïques ayant soutenu Fanny Truchelut parmi les sincères. Leur soutien ne saurait se confondre avec celui apporté par le Mouvement pour la France de Philippe de Villiers et son avocat, Alexandre Varaut. Comment ne pas voir la mauvaise foi de ces groupes intégristes catholiques anti-laïcité lorsqu’il s’agit du christianisme et soudainement très laïque lorsqu’il s’agit de l’Islam. Ceux-là veulent faire de ce procès la preuve « qu’on est plus chez nous », comme l’écrivent déjà certains sites d’extrême droite.

Il faut espérer que nos amis laïques, sonnés par ce jugement, parviennent à se dissocier de cette colère-là. Au lieu de rendre hommage au talent incompris de maître Varaut… Car ce « chez nous » que stigmatisent les nationalistes en tous genres sort plutôt grandi de ce jugement. Il montre que la France sait à la fois défendre le principe de laïcité (avec la loi sur les signes religieux à l’école publique) tout en garantissant les libertés individuelles.

Voilà un équilibre que l’on devrait nous envier. Car il n’existe nulle part ailleurs. Dans notre monde actuel, les pays se répartissent en deux catégories : ceux où la laïcité est bafouée au nom de l’antiracisme (Angleterre par exemple) et ceux où la laïcité sert de prétexte pour nuire aux libertés individuelles (Tunisie par exemple).

La France tente un point d’équilibre, difficile à cerner. Qui demande de la réflexion et de la complexité. Par exemple de comprendre une chose : si le mot « islamophobie » doit être dénoncé pour ce qu’il est — à savoir un piège sémantique visant à accuser les laïques de racisme — il ne s’agit pas pour autant de nier que le racisme envers les musulmans (en tant qu’individus) existe. Le racisme n’est pas qu’un processus visant les « races » supposées mais un processus par lequel on infériorise ou discrimine des groupes d’individus à partir de leur dénominateur commun. Le racisme anti-musulmans peut donc abriter une forme mutante de racisme anti-arabes. Tandis que la critique, même radicale, envers l’Islam ne peut être qualifiée de racisme. Sous peine de nuire à une autre liberté : celle de l’expression et de pensée.

Enfin, il faut vraiment bien distinguer ce qui relève de l’espace politique et de l’espace commercial. Dans l’espace politique, chacun doit avoir le droit de dire ce qu’il pense du voile. Dans l’espace commercial, seuls les clients peuvent utiliser l’arme du « boycott » pour faire entendre leur point de vue. Si le prestataire de service vient à se prendre pour un client et transforme son magasin (ou son gîte) en arène politique, il passe de la liberté d’expression à la discrimination.

J’aurais soutenu Fanny Truchelut si elle avait refusé de dormir dans un gîte tenu par une femme voilée. Je ne peux pas soutenir l’inverse. Ce n’est pas simple à comprendre. Mais c’est cette complexité qui fait le droit démocratique. Et c’est la complexité de ce droit démocratique qui nous tient à l’écart de la tentation autoritaire — que nous avons tant raison de repprocher à l’islamisme et à ceux qui soutiennent cette idéologie en portant le voile.

Caroline Fourest