Dans une circulaire publiée le 30 août 2007 au Bulletin Officiel du ministère de l’Education nationale, Xavier Darcos s’adresse aux recteurs, aux inspecteurs d’académie et inspecteurs régionaux d’histoire-géographie et de lettres-histoires, ainsi qu’aux “proviseures et proviseurs” pour exposer les modalités d’aménagement concernant la lecture de la “lettre de Guy Môquet”. Les chefs d’établissement doivent en effet répondre à l’injonction présidentielle leur demandant d’organiser l’évènement le lundi 22 octobre, date d’anniversaire de la mort du jeune partisan. “ Ce sont ces valeurs que le Chef de l’Etat a souhaité honorer le jour de son investiture, lors d’une cérémonie au Monument de la Cascade du Bois de Boulogne en évoquant le souvenir de Guy Môquet : “Soyez fiers de vos aînés qui vous ont tant donné ; aimez la France car c’est votre pays et que vous n’en avez pas d’autre” précise la consigne ministérielle. Les investitures à la présidence de la république ont leurs incontournables : le soldat inconnu, Georges Clemenceau, De Gaulle... Sarkozy, lui, y a ajouté une touche personnelle en faisant lire le dernier courrier du jeune garçon à sa famille, essuyant une larme à la seconde lecture et décidant qu'elle serait répétée dans chaque établissement scolaire de France, dans chaque classe, et chaque année.

Un cérémonial au sein des établissements scolaires

Quels que soient leurs niveaux de classes, la lettre sera lue à tous les élèves de lycée et aux collégiens de 3èmes en dehors des programmes d’histoire, sans tenir compte du travail et de la logique pédagogiques que ceux-ci incombent. Au moment-même où le Président Sarkozy célèbrera lui-même la mort de ce garçon. Le texte, celui d’un jeune de 17 ans qui s'adresse à ses parents avant d’être fusillé par la Gestapo en 1941, devra être le support d’une sorte de journée du souvenir sous forme d’actions laissées aux établissements "à leur convenance". "Cette lecture pourra être suivie d’autres, laissées à l’initiative de chacun et choisies par exemple parmi les textes ci-joints." indique Xavier Darcos dans la circulaire. Publiée trois mois et demi après le discours d’investiture, cinq jours avant la rentrée des élèves, et neuf semaines avant le Jour-J, cette production profite de la baisse de vigilance des personnels et précipite ainsi sa mise en œuvre placée quasiment dans l’urgence !

Tir groupé pour Sarkozy, et pas des moindres: faire coïncider le Concours national de la Résistance et de la déportation 2008 (B.O N°17 du 26 avril 2007) dont le thème est "l'aide aux personnes persécutées et pourchassées en France pendant la seconde guerre mondiale: une forme de résistance", avec cette célébration qui est susceptible de dynamiser les équipes pédagogiques et de susciter de futures candidatures élèves... Or l'objectif du concours en question est de "perpétuer chez les jeunes français le souvenir des crimes de guerre, des sacrifices consentis pour la libération de la France", et de permettre aux élèves de rencontrer des acteurs de la période concernée, résistants et déportés. On rappellera qu'il a été crée en 1961 par le ministère chargé de l'Education nationale, suite aux actions d'associations et en particulier de la Confédération nationale des combattants volontaires de la Résistance. Le lien "tangible" entre les générations était décidemment tissé, à l'instar des mises en scènes plutôt médiatiques dont l'Education Nationale reçoit le décor.

Véhiculer les valeurs traditionnelles

Le texte pourra être lu par un adulte ou un élève à une classe, mais aussi par un salarié de l’Education à ses collègues… Un intendant aux personnels ATOS par exemple, un CPE aux aides-éducateurs qui fonctionnent dans le service “vie scolaire”, un documentaliste aux enseignants qui préparent leurs cours dans l’établissement, un chef d’établissement aux secrétaires... Comme le coatch Laporte souhaitant motiver les sportifs, ou le malheureux rugbyman ânonnant le triste courrier à ses co-équipiers, héros de la résistance française face à la pression argentine !! Et on s’étonnera de la défaite des Bleus au cœur en écharpe et au moral dans les crampons ! L’entraîneur des XV se serait-il pris au jeu de la présidence en transformant l’équipe de France en classe "verte" ?

Les équipes éducatives et pédagogiques sont ainsi réduites à un vecteur de pensée unique qui met en exergue les “grands hommes” du panthéon présidentiel, privés de leurs attributs politiques et devenus des faire-valoir d’un nationalisme dépassant le clivage gauche-droite. Lorsque le gouvernement Sarkozy s’improvise instructeur de la nation, ce n’est pas les notions de liberté-égalité-fraternité ou de citoyenneté qu’il veut réactiver, mais des valeurs que ne renierait pas la trilogie nauséabonde “travail-famille-patrie”. Le viril "sens du devoir, le dévouement, le don de soi" : voilà ce dont on doit se souvenir ! La figure emblématique du jeune résistant à l’occupant nazi à laquelle tout français doit s’identifier ne sert qu’à faire réagir l’affectif de chacun, parce que l’Etat Sarkozy la prive de toute fonction d’information quant à la deuxième guerre mondiale et la résistance. Il s’agit moins de former des citoyens français que d'écorcher leur sens critique.

Un acteur de l’histoire décontextualisé

Le contexte historique, social et familial, l’engagement politique des acteurs durant cet évènement tragique sont totalement gommés aux dépens de la compréhension historique, tandis que l’image de la patrie reste omniprésente. Ce qui émeut Sarkozy, c’est l’adolescent de 17 ans qui écrit à sa mère avec des mots d’enfant. Le fait qu'ils aient été fusillés, lui et ses 26 camarades, parce que la police française les avaient arrêté en tant que syndicalistes et militants politiques n’apparaît nullement dans toutes ces instructions et solennités ministérielles. Le père de Guy Môquet avait été un cheminot syndicaliste et député communiste, déporté en 1939 dans un bagne algérien par Daladier. L’impasse sur toutes ces données qui pourrait amener les élèves à un nombre certain de contresens, est lourde de significations d'autant plus que l’exemplarité est donnée à travers le sacrifice d’un jeune qui ne s’appelle ni Franck, ni Manouchian. Dans le système "sarkozien", il s’agit décidément d’être cohérent entre les leçons de civisme que Sarkozy prétend lui-même donner aux français et la chasse aux "étrangers" sans-papiers que son gouvernement intensifie plus que jamais...

Nathalie Szuchendler