Le 30 septembre, Rue89 publiait un article consacré à la thèse défendue par un certain François Gèze sur la récente campagne d’attentats qui a ensanglanté l’Algérie. Un article accompagné d’une interview vidéo de François Gèze, présenté comme « le patron de La Découverte », ce qu’il est, et un « spécialiste de l’Algérie », ce qui est moins certain, d’autant qu’il n’a pas écrit un seul livre sur la question, ce qui, de la part, d’un spécialiste est plutôt rare.

Il y est développé une thèse stupéfiante : le GSPC devenu Al Qaida au Pays du Magreb islamique (AQMI) serait en fait l’instrument d’un clan algérien pro-américain au service d’une lutte de pouvoir visant à contrôler les ressources hydrocarbures du pays. Les attentats revendiqués par le GSPC puis AQMI auraient été commandités non par des islamistes radicaux mais par une faction de l’appareil de sécurité algérien lui-même. Cela, dans le but de mettre l’autre clan, pro-franco-russe lui, sous pression. Rien de moins.

Après tout, pourquoi pas ? Tout est audible, tout est défendable. On sait qu’en Algérie, il existe des clans qui s’opposent souvent, et que les services de renseignements, comme tous les services du monde, s’efforcent d’infiltrer les groupes terroristes pour mieux les combattre. Alors pourquoi pas ?

Mais, pour défendre une pareille thèse, qui, si elle était vraie, constituerait un séisme, il faut avancer des preuves tangibles. Or, des preuves, dans l’article et dans l’interview, il n’y en a pas. Pas une seule. Uniquement des affirmations péremptoires, assénées avec le plus grand aplomb. Sans même le début d’une cohérence ou d’une logique.

A aucun moment, François Gèze se montre en mesure d’expliquer en quoi — de près ou de loin — la reprise d’attentats sur le sol algérien pourrait permettre à certains militaires de mettre la main sur la manne pétrôlière. Ni même en quoi les Américains auraient intérêt — de près ou de loin — à ce que le chef de la DRS, le fameux Tewfik, mette la main sur la manne pétrôlière. Gèze se garde bien de nous éclairer…

Seule tentative pour se situer dans l’ordre de l’argumentation rationnelle, il nous explique que Bouteflika s’en est pris, après un récent attentat de AQMI, aux « capitales étrangères ». Or pour lui, pas de doute, Bouteflika visait en fait Washington ! Voilà sa preuve. Les déclarations d’un vieux potentat, usé, malade, et qui n’en est pas à une déclaration sibylline ou paranoïaque près. A croire que toute parole semble bonne à prendre lorsqu’il s’agit d’accréditer l’idée du complot américain.

En l’occurrence, cette parole est peu fiable. Car Bouteflika a tout intérêt à noyer le poisson en attribuant ce regain de violence à un fantôme étranger puisque ce regain de violence signe l’échec de sa politique de « réconciliation nationale ». En effet, ce qu’ « oublie » de préciser notre « spécialiste des questions algériennes », c’est que Bouteflika a entrepris depuis quelques années de pactiser avec les islamistes pour se maintenir au pouvoir. Il a même troqué la garantie qu’aucune enquête ne soit ouverte sur les méthodes douteuses de l’armée pendant la guerre civile en échange de cette « réconciliation » et de la libération de centaine de jihadistes… aujourd’hui dans la nature et visiblement actifs sous la bannière d'Al-Quaïda Maghreb.

Voilà une vérité simple à dire, sans qu’il soit besoin d’être spécialiste de l’Algérie, simplement en faisant preuve d’un minimum d’honnêteté intellectuelle et journalistique.

S’il est important de travailler sur la façon dont les services de sécurité algériens s’appuient sur l’existence d’un terrorisme islamiste pour continuer à tenir l’Algérie d’une main de fer et s’accaparent une partie de ses ressources, ce sujet est trop sérieux pour le dénaturer avec des élucubrations ou des théories du complot.

Antoine Vitkine
Journaliste, Auteur des « Nouveaux Imposteurs », sur les théories du complot (La Martinière, 2005)