En Pologne, le droit à l'avortement a été garanti pendant plusieurs décennies. Ce n'est qu'après la chute du mur de Berlin, en période de démocratisation, qu'une loi très restrictive a été adoptée (1993). La loi actuelle n'autorise l'interruption de grossesse que dans trois cas : lorsque la vie ou la santé de la femme est menacée, en cas de malformation grave ou de maladie inguérissable du foetus et lorsque la grossesse est le résultat d'un délit (viol ou inceste). Dans les faits, ces conditions ne sont même pas respectées car un nombre grandissant de femmes qui répondent à ces critères se voient malgré tout refuser l'accès à un avortement dans les hôpitaux publics.

La situation n'a fait qu'empirer avec l'arrivée au pouvoir d'une majorité de droite farouchement opposée à l'avortement. Fin 2006, la Ligue des Familles Polonaise a déposé une proposition de modification de la Constitution, visant à voir reconnaître la « protection de la vie humaine dès sa conception ». En clair, l'objectif est de rendre l'avortement illégal dans presque tous les cas, y compris les plus dramatiques. Cet amendement a été rejeté par le Parlement en avril 2007 mais pourrait être représenté très rapidement cet été ou au plus tard à l'automne. Mais la droite souhaite aller encore beaucoup plus loin en punissant pénalement les femmes qui pratiqueraient un IVG illégalement. Certains parlementaires disent que ces femmes « méritent la prison à perpétuité » Quant à l'opposition, elle est inexistante, la gauche n'ayant pas jugé bon de se prononcer sur la question de l'avortement et cela pour des raisons électorales.

Les données officielles indiquent qu'il y aurait environ 150 avortements par an en Pologne, alors que les centres indépendants estiment le nombre d'avortements illégaux, pratiqués dans des cliniques privées, entre 80 000 et 200 000 par an. Par ailleurs, les sommes demandées pour effectuer une IVG dans un cabinet privé sont exorbitants : environ 1200 euros alors que le salaire moyen en Pologne s'élève à hauteur de 500 euros. Les femmes précaires ne peuvent donc pas avoir recours aux services d'un cabinet privé en cas de grossesse indésirée. D'autre part, les femmes qui souhaitent avorter sont automatiquement stigmatisées. Celles qui pratiquent un IVG illégal dans un cabinet privé sont dénoncées. Les médecins, quant à eux, sont emprisonnés. Pour le moment, il n'existe pas de réseau polonais de médecins solidaires. La situation en est d'autant plus préoccupante.

Concernant un éventuel référendum sur l'avortement, non seulement personne n'est décidée à le faire mais le rapport de forces s'est malheureusement déplacé en faveur des anti-avortements. Si il y a quelques années, 60% de la population était favorable au droit à l'avortement, ce pourcentage serait tombé à 50% aujourd'hui. Ce basculement de l'opinion publique s'explique par l'influence des intégristes chrétiens qui endoctrinent les nouvelles générations de plus en plus tôt. A l'école, le catéchisme démarre dès l'âge de 3 ans. Et gare à ceux qui dérogeraient à la règle, la culpabilisation est à l'oeuvre. Les enfants qui n'assistent pas au catéchisme, pourtant non obligatoire, sont brimés : pendant l'heure du catéchisme, ils doivent attendre sur un banc tout seul dehors isolés de leurs camarades. Pour étendre encore davantage l'éducation religieuse, la Ligue des Familles Polonaises a proposé de mettre une note de catéchisme à l'épreuve du baccalauréat. L'Etat Polonais a engagé 40 000 enseignants désignés par l'Eglise Catholique. La question de l'IVG est évoquée dès les cours préparatoires par les religieux. Et c'est bien sûr la propagande pro-vie que l'on rentre dans le crâne des élèves dès leur plus jeune âge.

Alicja Tysiac est la figure emblématique de la lutte pour le droit des femmes en Pologne. Son histoire est bouleversante.

Souffrant depuis des années d'une forte myopie, les deux premières grossesses d'Alicja avaient considérablement aggravé son handicap. Dès sa troisième grossesse en 2000, elle décida alors de demander l'autorisation de pratiquer un avortement. Alors que le cas d'Alicja rentrait pleinement dans le cadre de la loi (à savoir que sa grossesse présentait un risque pour sa santé), le gynécologue a refusé de lui délivrer le papier donnant droit à l'avortement. Les hôpitaux publics, pour leur part, ont également refusé de pratiquer l'IVG. Issue d'une famille modeste, Alicja Tysiac n'a pas pu profiter d'une clinique privée et a donc mené sa troisième grossesse à terme par césarienne. A la suite de l'accouchement, la vue d'Alicja s'est de nouveau détériorée en raison de ce que l'on diagnostiqua comme étant une hémorragie rétinienne. Un collège de médecins a constaté que son état requérait des soins et une assistance quotidienne et lui a reconnu le statut d'invalide. Alicja Tysiac, qui élève ses trois enfants seule, est aujourd'hui invalide et perçoit à ce titre une pension mensuelle de l'équivalent de 140 euros. Elle ne peut voir à plus de 1,50 mètre de distance et sera, à terme, peut être atteinte de cécité totale. Sur le plan financier, la situation d'Alicja est des plus précaires. Le système de santé ayant été marchandisé en Pologne, Alicja ne peut pas payer la totalité de ses médicaments, n'a pas d'accès aux lentilles de contact.

Dans la famille d'Alicja, personne ne voyait d'obstacle à son avortement qui était accepté de fait. Par contre, parmi les voisins et les connaissances, Alicja a constaté à ses dépends à quel point les intégristes entendent bien culpabiliser et humilier ceux qui s'élèvent contre l'ordre moral. Une directrice d'école maternelle, opposée à l'avortement, a harcelé la fille d'Alicja à l'école. Autre humiliation : lorsque Alicja a souhaité faire baptiser sa fille, le curé a tout simplement refusé en traitant Alicja de « meurtrière ». En Pologne, lorsque une personne décède, la tradition veut que l'on verse de l'argent au curé pour inhumer le défunt. Au décès du père d'Alicja, c'est tout bonnement un tarif à la tête du client qui a été appliqué à la famille. Le frère d'Alicja a dû verser 100 euros d'autorisation pour inhumer le corps au cimetière et 500 euros de messe pour « punir » la mère avorteuse.

Alicja Tysiac a porté plainte auprès de la Cour européenne des droits de l'Homme contre l'Etat polonais qui lui a refusé la possibilité de pratiquer un avortement thérapeutique. En mars 2007, la Cour européenne a reconnu que le droit individuel d'Alicja Tysiac avait été violé. La Cour Européenne a condamné l'Etat polonais à lui verser une indemnité de 25.000 euros. Dans un récent communiqué, le gouvernement Polonais a fait appel de cette décision.

Par son expérience personnelle, Alicja Tysiac a été amenée à se mettre au service de la lutte pour le droit à l'avortement en Pologne. Alicja est soutenue dans ses démarches par la Fédération polonaise pour les femmes, le planning familial, l'Initiative Féministe Européenne (IFE) ainsi que l'association « Same o ! Sobie ! » (S.O.S), le Prochoix polonais. Créé en octobre 2006, S.O.S se bat pour obtenir la légalisation de l'avortement en Pologne. La stratégie de l'association consiste à « construire un réseau national, collaborer avec des femmes à l'étranger, organiser des campagnes à l'extérieur, organiser des réunions publiques, des manifestations, des distributions de tracts, des collages d'affiches, organiser des débats ouverts avec différents groupes, atteindre l'opinion publique par tous les moyens possibles » Dans deux ans, S.O.S souhaite organiser à Varsovie une Grande Marche Internationale des Femmes. De surcroît, S.O.S invite chaleureusement les militants féministes étrangers à les soutenir dans leur démarche.

Aujourd'hui, il est impératif de faire connaître la situation très alarmante des femmes polonaises. A l'heure où la tendance en Europe est actuellement au durcissement, les féministes européennes doivent s'unir afin de se battre pour une harmonisation des droits des femmes au niveau européen. Les féministes polonaises attendent des associations féministes étrangères qu'elles sensibilisent l'opinion publique dans le reste de l'Europe. Elles souhaitent également un mouvement de soutien de la part de personnalités qui pourraient parler en faveur du droit à l'avortement.

Caroline Brancher Pour en savoir plus sur la Pologne