Il est vraiment très fort, il faut le reconnaître. Le président de la République a réussi l'exploit de faire cohabiter, dans son gouvernement Fillon 2, deux femmes que tout devrait opposer.

Personne n'a oublié la carte de visite de Christine Boutin, et son combat contre le Pacs, où elle se ridiculisa en brandissant une bible à l'assemblée nationale. La droite, bien que décidée à compliquer la vie de la gauche sur ce projet, était gêné par les excès de la députée des Yvelines. Charles Pasqua alla même jusqu'à s'écrier, avec son accent inimitable : « Quand je vois madame Boutin brandir sa bible à l'Assemblée, j'ai l'impression d'être en Iran Â». Il faut croire que le spectacle de femmes voilées, séparées des hommes par une allée centrale, ne dérange pas plus que cela la nouvelle ministre de la Ville, puisqu'elle accepta l'invitation des intégristes islamistes de l'UOIF, en 2006, au Bourget. La présence d'Hani Ramadan, le frère de Tariq, qui raconte que le sida est une punition divine et que la lapidation des femmes peut être légitime, ne lui posa pas plus de problème, pas davantage que celle du prêcheur aux propos antisémites Hassan Iquioussen. Intégristes de tous les pays, unissez-vous !

Cette conseillère diplomatique du Vatican, par ailleurs marraine d'associations organisant des commandos anti-IVG, a immédiatement commencé à recruter, dans son ministère, un directeur de cabinet intégriste catholique, et un prêtre embauché pour sa connaissance supposée des quartiers. Elle apparaît, au sein du gouvernement Fillon, comme une caution donnée aux traditionalistes chrétiens, et le fer de lance du combat contre la laïcité.

Fadela Amara incarne tout le contraire du parcours de sa nouvelle ministre de tutelle. Alors que l'une a accompagné tous les combats des intégristes catholiques contre le droit des femmes, des homosexuels et la laïcité, l'autre mène, depuis les années 1980 le combat contre le racisme et pour l'intégration, sur des bases laïques. Depuis les années 1990, elle a pris conscience de la gravité de l'offensive des intégristes islamistes. Depuis qu'elle a pris la présidence de Ni Putes Ni Soumises, elle est leur bête noire, et son discours sur un nouveau type de violences subies par les jeunes femmes, dans les quartiers, a rompu l'omerta qui régnait, souvent grâce à la passivité de certaines organisations féministes et d'une partie de la gauche sensibles au relativisme culturel.

Il était donc pour le moins surréaliste, et même gênant, de les voir toutes les deux, bras-dessus bras-dessous, devant les journalistes, en train d'éclater de rire au souvenir des leurs affrontements passés, Fadela se permettant même de dire avec son langage bien à elle : « C'est vrai qu'on s'est bien fritées Â». Christine Boutin, quant à elle, voulait donner l'impression qu'elle était amicale avec la nouvelle venue, soignant une image contestée qu'elle cherche à améliorer. Fadela devrait se méfier de cette amitié bien trop démonstrative pour être honnête.

Bien évidemment, le débat fait rage, dans les milieux féministes et laïques, sur le ralliement de la présidente de NPNS dans le gouvernement Sarkozy, alors qu'elle est membre du Parti socialiste, et élue municipale. Vous lirez dans les différentes réactions de ce numéro que certains ont du mal à cacher leur déception, sans oser par ailleurs aller aussi loin que Clémentine Autain, qui se permit de dire, dès mardi : « Fadela Amara a beaucoup d'ambition, et peu de conviction Â». Il n'est pas certain que quelqu'un comme elle, qui a hésité à signer le manifeste des « Indigènes de la République Â», soit la mieux placée pour donner des leçons à une femme qui a milité, depuis des années, dans des conditions autrement plus difficiles que celles, dorées, de l'adjointe au maire de Paris.

Certains de nos proches, qui, comme nous, ont mené des combats communs avec NPNS et sa présidente, craignent que ce ralliement ne discrédite le combat des laïques et des féministes, surtout après avoir entendu les propos de Nicolas Sarkozy sur le droit de grève, et l'ensemble du programme qu'il a annoncé dans la foulée, pour cet été.

D'autres se montrent moins circonspects, et espèrent que Fadela, dans ce gouvernement, aura les moyens de faire progresser la cause qu'elle défend depuis ses engagements militants de jeunesse. Ils se disent que les quartiers n'ont pas le temps d'attendre que la gauche revienne au pouvoir, et que si Fadela profite de sa connaissance pour faire avancer le droit à l'égalité hommes-femmes, et faire reculer l'intégrisme dans les quartiers, eh bien, qu'elle y aille !

La rédaction de Respublica n'échappe pas à ces nuances, dans l'appréciation de cet événement.

Par ailleurs, cette nomination, au-delà du côté ubuesque du pacs Boutin-Amara, pose la question de l'attitude de personnalités, associatives ou autres, devant de telles propositions.

Est-ce plus grave d'accepter un maroquin dans un gouvernement Sarkozy que dans un gouvernement PS, quand on sait que sur les grands sujets économiques, et notamment sur la question européenne, ils ont une vision très proche ?

Faut-il toujours se contenter de rester dans le confort associatif, ou bien, à un moment, n'est-il pas nécessaire de mettre les mains dans le cambouis ?

Avec quel rapport de forces ? Comment éviter de servir de caution, et de se faire rouler dans la farine ?

Ces questions, des milliers de syndicalistes, de militants associatifs ou politiques se les sont posées, à un moment de leur vie.

Le syndicaliste qui se voit proposer une promotion professionnelle importante, et qui s'interroge : dois-je y aller, en donnant l'impression de trahir, ou passer à côté ? Généralement, une bonne discussion avec les copains est nécessaire, et il est bien rare que des syndicalistes responsables dissuadent le salarié d'accepter une telle offre, en se disant qu'il n'est pas inutile d'avoir quelqu'un dans la place.

Le militant socialiste, dans une commune de droite, qui sait que s'il reste dans l'opposition, il ne fera jamais avancer ses dossiers, et qui réfléchit quand, en face, on propose, tel Sarkozy, une ouverture à la gauche. Faut-il, dans ce cas, refuser au nom des principes, et rester dans une opposition stérile, ou négocier un rapport de forces qui permet de travailler utilement pour la commune, sur des dossiers précis ?

Le militant associatif à qui on propose, dans une municipalité, de quitter ses fonctions, pour prendre des responsabilités politiques, et faire avancer des dossiers, en étant aux manettes.

Les réponses ne peuvent être toutes faites, mécaniques, face à des situations variées, dont la réponse peut bouleverser l'engagement d'une vie militante, et le quotidien d'un individu.

Nul doute que des militants respectables et respectés de gauche, comme le président d'Emmaus, Martin Hirsch, ou la présidente de NPNS, Fadela Amara, ont dû mal dormir, beaucoup discuté avec leurs amis, avant de prendre leur décision, et de rentrer dans un gouvernement de droite dirigé par Nicolas Sarkozy.

L'avenir nous dira s'ils auront les marges de manoeuvres espérées, et des résultats à mettre sur la table, ou s'ils ne seront utilisés que comme caution par le gouvernement Fillon pour mieux faire passer la pilule (un mot que Fadela ne devra plus utiliser devant Christine Boutin).

Évariste
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