Lettre à ma vieille amie qui confond l'antisarkozysme républicain et l'antisarkozysme antisémite

Liliane Kandel vient de publier dans Rebonds dans Libération un texte intitulé « Lettre à mes vieux amis », dans lequel elle regrette que ces « vieux amis » n'aient pas passé la campagne électorale à défendre Nicolas Sarkozy contre les attaques antisémites provenant du site d'extrême droite « Tout sauf Sarkozy ». Elle a raison, ce manque d'émoi méritait d'être signalé. En revanche, elle tend à amalgamer les arguments - républicains et rationnels - venant de toutes les tendances de gauche avec la bétise haineuse de ce site web. Quitte à laisser planer ce doute insidieux : personne à gauche n'aurait dénoncé l'antisémitisme de ces attaques parce qu'au fond tout le monde était d'accord. Ne lui a-t-on pas confié, comme une menace un peu douteuse, que l'élection de Sarkozy risquait de « susciter » l'antisémitisme ?

Comme je suis l'une de ses « vieilles amies » et que j'ai moi même fermement bataillé contre le projet et les arguments de Nicolas Sarkozy, dans le site et la revue ProChoix et dans Charlie Hebdo, je me suis sentie un peu visée. Je connais bien l'argument, développé finement dans ce texte, mais beaucoup plus grossièrement par certains soutiens de Nicolas Sarkozy. Il a servi à intimider tout adversaire résolu du candidat de l'UMP pendant les dernières semaines de la campagne. Notamment à partir du moment où Marianne et Charlie Hebdo ont dégainé. L'un en publiant un dossier à charge sur les méthodes quasi mafieuses et sur les pressions exercées sur la presse. L'autre en démontrant combien le projet du candidat de l'UMP était nocif pour l'égalité, la laïcité, à la liberté de la presse, la séparation des pouvoirs et au final le vivre-ensemble.

Qu'ont répliqué les partisans et soutiens de Nicolas Sarkozy ? Ont-ils répondu point par point, mis en avant des preuves allant dans le sens inverse ? Ils auraient été bien en peine... Le niveau de la contre-attaque a été plus bas, mais autrement plus efficace. Il a suffi mettre en avant les attaques antisémites venant de groupuscules et de sites internet antisémites, comme le site « Tout sauf Sarkozy », de crier à la « diabolisation », et le tour fût joué.

J'ai beaucoup d'admiration pour ceux qui, au nom de l'anti-totalitarisme, militent contre la réduction de la pensée à des réflexes pavloviens de compagnons de route. Je crois avoir prouvé combien je partage leur vigilance, notamment contre la Tentation obscurantiste d'une certaine gauche. C'est dire si je suis stupéfaite d'en voir certains, je pense bien sûr à André Glucksmann, sombrer avec si peu de retenue dans le culte de la personnalité, l'aveuglement sans bornes et plus encore dans la « diabolisation de la diabolisation » de leurs adversaires. Sans parler des procès « en inconscient antisémite », décidément trop bannalisés.

Non pas que je sois soudainement devenue naïve vis-à-vis de l'inconscient d'une certaine gauche extrême dans ce domaine. Je suis simplement agacée de la facilité avec laquelle toute la gauche anti-sarkozyste est mise dans le même sac ! A commencer par l'émoi suscité par cette phrase écrite dans le rapport du PS, signé par Eric Besson, qui décrit Nicolas Sarkozy comme « un néoconservateur américain avec un passeport français ». Nicolas Sarkozy n'a-til vraiment, en aucun cas, donné prise à cette caricature ? Est-elle si injuste ? Lui qui déclare avoir George Bush pour modèle, être fier d'être appelé « sarkozy l'américain » et ne cache pas vouloir rompre avec le modèle social, culturel et économique à la française ? Cette phrase est la seule citée pour démontrer l'inconscient antisémite de l'antisarkozysme de gauche. Est-ce à dire que tous les opposants à un atlantisme complaisant envers les néo-conservateurs américains sont antisémites ? Réalise-t-on l'inconscient et la portée de ce sous-entendu ?

Qu'on se rassure, Eric Besson a bien expié. Il en est même devenu sarkozsyte ! Et Nicolas Sarkozy lui-même ne semble pas avoir beaucoup souffert des attaques abjectes de certains sites internet, ni même des moustaches hitlériennes grabouillées par des anonymes sur ses affiches de campagnes.

Que voudrait-on de plus ? Que tous les adversaires de Nicolas Sarkozy fassent acte de repentance ? Se mettent à genoux et s'excusent de ne pas avoir défendu notre nouveau et talentueux président de la République contre ses détracteurs ? Dans les mois à venir, si l'on continue sur ce mode, les partisans de Sarkozy pourraient ainsi ridiculiser et tuer dans l'oeuf toute opposition crédible. Il leur suffira de mettre en avant les casseurs, les blocages imbéciles, venant d'autonomes décérébrés ou mieux des Indigènes de la République, pour faire oublier toutes les autres revendications, justifiées et donc potentiellement efficaces. Quel talent...

Dernière chose, je fais partie de ces « vieux amis » qui craignent que l'élection de Nicolas Sarkozy ne fasse (encore plus) monter l'antisémitisme. Non pas parce que la France vient d'élire un président mettant en avant ses racines juives bien sûr ! Ni même parce que, comme à l'époque de Mendès-France, ce succès décomplexera l'inconscient de certains ! Mais bien parce que le projet politique de Nicolas Sarkozy est un cocktail propre à alimenter les tensions et les ressentis inter-communautaires : concurrence des immigrations (certaines seraient plus « subies » que d'autres), tri sélectif dans la mémoire (certains devoirs de mémoire relèvent de l'histoire, d'autres de la « haine de soi ») etc. Sans parler de la solidarité affichée autour de son projet communautariste par des intellectuels d'ordinaire connus pour leur vigilance envers le communautarisme. Ce qui risque de prêter le flanc au « deux poids deux mesures », cette propagande victimaire et antisémite qui fleurit si bien sur le terreau de l'ultra-sécuritaire. Un terreau qui va continuer de pourrir. C'est surtout pour cela que j'en veux aux sarkozystes, et même à ceux qui nous reprochent de ne pas avoir défendu Sarkozy contre l'antisémitisme. Ils ne peuvent pas nous demander de jouer les pompiers au service de pyromanes.

Caroline Fourest Dernier ouvrage paru : Le Choc des préjugés : sécuritaires et victimaires (Calmann-Lévy) http://www.prochoix.org/cgi/blog/index.php/2007/01/18/1081