Qu'est-il advenu de la proposition de Nicolas Sarkozy, qui fit pourtant l'objet d'un livre signé par le ministre des cultes en personne, La République et les religions (CERF, 2004), du fameux « toilettage » de la loi de 1905 ? Cette question, qui fut totalement absente de la campagne présidentielle, mériterait tout de même quelques éclaircissements. Qu'il y ait un déficit de la représentation du culte musulman au sein de la république, du fait notamment de l'ancienneté de la présence des autres cultes en France, c'est une réalité, et certainement une injustice. Que la République exerce un contrôle dans la formation des imams de France, est probablement une nécessité. Qu'elle fasse une place à l'esprit religieux, à la « spiritualité », cela n'est, en revanche, rien d'autre qu'un point de vue. Faut-il donc, au vue des trois propositions qui, en substance, filent l'argumentaire du livre de Nicolas Sarkozy, et dont la pertinence varie d'une proposition l'autre, rétablir le financement public des cultes ? Revenir, même en la « toilettant », en la rognant très légèrement, sur la séparation des Eglises et de l'Etat, laisser ce dernier s'insinuer dans ce qui jusqu'alors était confiné à la sphère privée ; bref, tout casser, même au motif, louable s'il en est, de réparer une injustice, serait, non pas une faute grave, mais un sacrilège. Car, oui, la République contient, avec la loi de 1905, avec l'avènement de la laïcité comme fondement social, éducatif, collectif, du sacré. Disons-le clairement : la laïcité est, en France, ce que la Constitution est aux Etats-Unis. Il est d'ailleurs étonnant, connaissant l'intérêt du Président de la république pour l'histoire et la civilisation Etats-unienne, que la comparaison ne lui ait pas sautée aux yeux. Hannah Arendt, elle, l'avait parfaitement compris.

Vu d'ici, le patriotisme américain peut nous sembler étrange, mystérieux, incompréhensible. Qu'est-ce qui, dans ce territoire gigantesque qui englobe la quasi-totalité du continent Nord-américain, où la population est un agglomérat d'origines, de cultures, de religions les plus diverses, peut à ce point parvenir à fédérer un pays à l'apparence si hétérogène ? Peu de choses, en fait. Si ce n'est un bout de papier, dont la valeur, à l'égal des textes évangéliques, du Coran ou de la Thora, tient à ce qu'il soutient l'identité de la nation tout entière, et qu'il demeure inchangé, jamais amandé ni même « toiletté » depuis sa rédaction. L'attachement viscéral des Américains à leur constitution pourrait sembler bien abstrait. Pourtant, il n'est pas un film, pas un article, pas un livre qui ne se réfère, d'une manière ou d'une autre à la « Constitution », au « Premier amendement » ou à la « démocratie ». Trois exemples, trois émanations de la présence au quotidien de cet écrit fondateur. A bien y regarder, les articles de la constitution américaine sont parfois discutables. Dans le détail, on peut y voir des inadaptations à la réalité ou à la société actuelles. Des zones d'arbitraire et d'imprécision. Là n'est pas la question. La question, c'est le rapport qu'entretiennent les citoyens avec leur constitution, et par elle, avec la nation, avec sa représentation, sa spécificité, avec leur sentiment d'appartenance à la collectivité nationale. Dans le cadre français, sans aucun doute, c'est la laïcité, et la loi de 1905, qui occupent cette place ; celle de l'identité moderne de la France. Car la laïcité est la concentration des signes du passé (centralisme, légalisme, Esprit des Lumières, Droits de l'homme, Ecole publique, etc.), autant qu'un projet sans cesse tourné vers l'avenir. La modifier serait atteindre à cette dimension sacrée qu'il n'est en rien besoin d'aller chercher ailleurs. Ce serait nier cette idée qui, en dépit des difficultés, voire de ses imperfections, plus que jamais aujourd'hui, soutient et fédère l'identité française.

Michaël Prazan