53 %. La France l'a voulu à 53 %. Sont-ils 53 % à vouloir gaver les prisons de mineurs au lieu de les rééduquer ? 53 % à rêver que les banlieues flambent pour se conforter dans l'idée que, décidémment, ces pauvres on en fera rien... 53 % à vouloir « en finir avec l'héritage de Mai 68 » ? C'est à dire avec l'irrévérence, l'inventité, le respect de la jeunesse, la liberté sexuelle et le désir féroce d'égalité ? 53 % à se moquer comme d'une guigne que le nouveau président de la République méprise la liberté de la presse et la séparation des pouvoirs, vécus comme autant d'obstacles voire comme des attaques personnelles ?

Sans doute pas. Mais ils sont probablement beaucoup à rêver de plein emploi, à penser qu' « il faut travailler plus pour gagner plus », que la France est un beau pays qui n'a pas à rougir de son histoire, en aucun cas (même de la Shoah, de l'esclavage et de la colonisation). 53 % à penser que la « France, on l'aime ou on la quitte ». C'est à dire 53 % à penser qu'on remettra la France sur les bons rails avec des beaux slogans et avec de beaux discours. Même si ces très beaux discours - merci encore Henri Guaino - sont en totale déconnection avec le bilan, les méthodes et le projet de celui qui les prononce. Et sans prendre la peine, une seconde, de regarder les effets de cette politique et de cette méthode sur le lien social et le vivre-ensemble depuis 2002. Mais soit. C'est le jeu démocratique. Et Nicolas Sarkozy, reconnaissons-le, l'a très bien joué. Avec une envie et un désir de réussite visiblement irrésistibles.

Et maintenant ? Que doit faire l'oposition ? La société civile, les gardiens du temple, c'est à dire des valeurs républicaines, doivent être aux aguêts, plus vigilants que jamais quant au respect des valeurs fondamentales. Notamment en matière de liberté de la presse, de liberté syndicale, de séparation des pouvoirs et de laïcité.

Et les partis de gauche ? Rester soudés jusqu'aux législatives, mettre toutes les chances de son côté pour limiter la vague bleue qui menace de submerger en juin l'assemblée. Tenter de faire parre-feu. Puis exploser. Oui, exploser. Le découpage des partis de gauche ne correspond plus à la France d'aujourd'hui. Le score de la gauche aux dernières grandes échances trahit cette déconnextion. En toute logique, une fois les législatives passées, en fonction de ce rapport de force, le Parti socialiste devrait se scinder en deux. Une aile partira vers le centre de François Bayrou : social-démocrate, économiquement décomplexée, mais égalitaire et progressiste en matière de vie en société.

Une autre aile partira vers la gauche, vers le pôle anti-libéral. Ce pôle a deux options. Continuer à graviter à gauche de cette gauche, plus laminé et dispersé que jamais. Comme des débris flottant autour d'une météorite. Ou former une petite météorite altermondialiste, écologiste, anticapitaliste, féministe, antiraciste, connectée aux mouvements sociaux. Autour de leaders charismatiques, qui ne manquent pas, et pourront garder leur liberté de parole : Besancenot, Bové, Autin, la nouvelle Arlette etc... Bien sûr, cette météorite est improbable car le PCF, La LCR et LO ont besoin de maintenir leurs étiquettes de partis politiques pour conserver leur influence en tant que mouvements sociaux sur le terrain. Il faudra bien, pourtant, trouver une formule, une coalition, où chacun garde son étiquette et se répartisse les finances récoltées en cas de dépassement de 5%. Sinon plus personne n'obtiendra ces 5%.

Cette rénovation, de fond, est un défi majeur. Elle tournerait définitivement la page de l'après-guerre. Elle accusera le décalage vers la droite qui semble profondément marquer notre époque. Mais c'est sans doute le prix à payer pour obtenir une gauche clarifiée, formée de nouvelles identités qui pourront dialoguer en toute clareté, sans faire le grand écart permanent. Au risque de trahir toujours une aile au détriment d'une autre. Au risque surtout d'abandonner la cohérence et donc le succès à la droite dure qui vient de prendre son envol.

Caroline Fourest http://carolinefourest.canalblog.com/