Le débat du deuxième tour était moins un débat de présidentiables que de « premier-ministrables ». Et cela tient à la personnalité des deux candidats.

D'abord à celle de Ségolène Royal. Profondément affectée par le procès en incompétence qui lui est fait depuis le début de la campagne, en partie par sexisme, elle s'est systématiquement senti le devoir de démontrer son savoir de technicienne. Quitte à s'enferrer dans des détails hasardeux et à répéter plusieurs fois les mêmes phrases. Comme tous ceux qui se sentent illégitimes et compensent ce manque d'assurance par une avalanche de détails.... Que la fonction présidentielle ne requiert pas.

Un président ou une présidente de la République, surtout sous la 5ème République, est une figure emblématique. Elle fixe un cap, un horizon, et laisse à son gouvernement le soin de régler le gouvernail.

Nicolas Sarkozy est encore moins crédible dans ce rôle de capitaine tranquille. A l'inverse de Ségolène Royal, trop peu préparée, lui s'est trop préparé. Il ne pense qu'à cela depuis trop longtemps, 23H sur 24H. Combien de nuits durant a-t-il rêvé à ce débat ? Le jour venu, il ne pouvait s'empêcher d'étaler sa science, d'affirmer sa virile connaissance des dossiers. Sans doute pour accréditer l'approximation de sa concurrente, mais surtout pour se montrer lui, fier comme Artaban d'être arrivé - enfin - là où il est.

Problème, Nicolas Sarkozy est un boxeur. Il n'est jamais aussi bon que lorsqu'il boxe, manoeuvre, menace, passe en force. Or ce soir, il devait afficher un calme qui l'a presque anesthésié. Comme si l'on avait doublé, voire triplé, la dose de Lexomil. Anesthésié mais pas grandi. Malgré son talent indéniable de pédagogue-démagogue, il échoue toujours à dégager cette sérénité de haut vol - presque une altitude d'âme - qui forge les hommes d'Etat. Son dos voûté, replié sur lui-même comme pour éviter de bondir, trahissait le boxeur qui sommeille.

En tant qu'esprits libres au sein de leurs propres familles, Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal sont capables de très bonnes passes d'armes comme en 1993. Mais sur quoi se sont écharpé « sainement » nos candidats ? Sur la mondialisation ? Sur la montée des totalitarismes ? Sur les émeutes ? Non, sur le handicap... Encore et toujours cette obsession de la thématique du handicap (à se demander si un sondage secret ne dit pas que les handicapés sont indécis !).

Or le handicap est peut-être le seul dossier où la droite et la gauche mènent à peu près la même politique et peuvent se mettre d'accord ! Certes, la "saine colère" de Ségolène Royal s'adressait surtout à la démagogie insondable du candidat Sarkozy, à partir d'un dossier sur lequel elle est tout simplement plus sensible. Mais que ne lui a-t-elle répondu lorsqu'il a osé lui donner des leçons de « sang-froid » ? Il lui a même conseillé de ne pas utiliser des « mots qui blessent » et qui divisent au lieu de « rassembler » ! Lui... Cette ironie est d'une mauvaise foi sans bornes dans la bouche de l'homme du « Kärcher », dont le projet monte les Français les uns contre les autres. A ce moment-là, vraiment, la pugnacité de la Ségolène de 1993 était belle à voir. Mais il manquait tout de même la Ségolène Royal de Charléty. Celle qui a très justement mis le doigt sur l'homme de la division qu'est Nicolas Sarkozy, malgré ses talents pour donner une toute autre image sur un plateau de télévision.

Heureusement, ce type de débat n'a visiblement fait que conforter les Français dans leurs choix. Malheureusement, ils semblent bien plus nombreux à préférer l'illusion de la maîtrise de soi à la saine colère.

Caroline Fourest