Les parlementaires de l'assemblée législative de la ville de Mexico ont adopté ce mardi 24 avril, par 49 voix contre 19, la légalisation de l'avortement jusqu'à la 12e semaine de grossesse.

La réforme du code pénal mexicain rendra l'avortement possible au-delà des 3 premiers mois, dans tous les cas de figure et sur demande de l'intéressée. La loi adoptée par 49 voix contre 19, entrera en vigueur après sa promulgation par le maire de Mexico, classé à gauche, et doit offrir aux femmes les plus pauvres une solution alternative aux avortements clandestins. Bien qu'au niveau national, le Mexique n'autorise l'avortement qu'en cas de viol, de grave malformation ou maladie du foetus ou de danger pour la vie de la mère, le "District fédéral", qui regroupe les 8 millions d'habitants de la capitale pourra profiter de la réforme. Déposé par un élu du Parti révolutionnaire Institutionnel (PRI, centre) attaché au principe de la laïcité ( le PRI a gouverné le pays jusqu'en 2000 ), le nouveau texte envisageait d'abord d'introduire une cinquième clause dépénalisant l'IVG - lorsqu'une maternité non désirée risque de contrarier le "projet de vie de la femme". A l'instigation du Parti de la révolution démocratique (PRD, gauche), majoritaire au sein de l'Assemblée locale, ce texte avait été modifié dans le sens d'une dépénalisation jusqu'à treize semaines, l'avortement étant défini comme "l'interruption de la grossesse après la douzième semaine de gestation". La formation présidentielle, le Parti d'action nationale (PAN, droite), souhaitait au contraire durcir la répression, avec des peines allant jusqu'à cinquante ans de prison. Et malgré l'interdiction d'activités politiques pour les organisations religieuses énoncée par la Constitution mexicaine, l'Eglise catholique avait organisé des manifestations de protestation depuis un mois, tandis que le Vatican avait envoyé un représentant faire campagne à Mexico. Le dimanche 22 avril, l'épouse du président mexicain avait participé à une manifestation contre l'avortement.

Les militants anti-avortement ont fait entendre leur désapprobation. Des spots dénonçant un "crime" sont ainsi diffusés à la radio et à la télévision. "Avortez la loi, pas la vie", proclament des affiches et des spots télévisés financés par l'organisation Denme chance ("donnez-moi une chance"), paravent de grands entrepreneurs proches de l'Eglise, selon le PRD. Celle-ci annonce elle-même que les législateurs qui se seront prononcés en faveur de l'avortement seraient excommuniés.. Le lundi 23 avril, le Vatican a rappelé la doctrine de l'Eglise.... Mgr Angelo Amato, secrétaire de la congrégation pour la doctrine de la foi, a comparé l'avortement, le mariage homosexuel ou encore l'euthanasie à un "terrorisme à visage humain tout aussi répugnant" masqué par "des expressions qui cachent la réalité tragique des faits". Comme l'Eglise catholique, le PAN déterminé à éviter que la capitale ne serve d'exemple au reste du pays, a vivement protesté contre la "loi de vie en commun" (équivalent au Pacs) qui, depuis quelques mois, permet la légalisation des unions homosexuelles à Mexico et dans l'Etat de Coahuila (Nord du Mexique) Le thème de l'avortement est crucial, à la veille de la cinquième conférence générale de l'épiscopat latino-américain, qui se déroulera au Brésil, en présence de Benoît XVI, au mois de mai. Le pape a envoyé une lettre au président de la conférence épiscopale mexicaine, dans laquelle il rappelle le devoir des croyants de s'opposer à la "culture de la mort". L'évêque du Chiapas compare, quant à lui, les partisans de la dépénalisation à Hitler.

Les progressistes répondent avec des listes de pétitionnaires, et l'intervention à la télévision de Paulina, enceinte à 13 ans à la suite d'un viol en 2002, mais qui n'a jamais pu obtenir une IVG, un cas fréquent au Mexique selon un rapport de Human Rights Watch publié en mars 2006. A l'époque, Paulina avait subi la pression de militants anti-avortement qui, sans autorisation, étaient venus la voir à l'hôpital. Ils avaient emmené Paulina et sa mère voir un prêtre qui les avait mises en garde sur le fait que l'Eglise catholique considère l'avortement comme un péché. Au final, un médecin employé par l'Etat avait réussi à la convaincre de poursuivre sa grossesse en lui faisant croire qu'elle pourrait mourir de l'avortement ou rester stérile

"La légalisation de l'avortement est un triomphe historique, un triomphe de la gauche", a déclaré le parlementaire de Mexico Jorge Diaz Cuervo, un social-démocrate qui a voté en faveur du projet de loi. "Aujourd'hui, il y a un nouvel air dans cette ville. C'est l'air de la liberté". Plusieurs dizaines d'intellectuels - parmi lesquels les écrivains Carlos Fuentes, Elena Poniatowska et Carlos Monsivais, la biologiste Esther Orozco, les politologues Denise Dresser, Sergio Aguayo ou Maria Amparo Casar (une conseillère du président Calderon) - défendent, à travers le "droit à décider", l'un des "principes politiques d'une démocratie moderne pluraliste". Tandis que les intégristes mexicains pro-vie prévoient une intervention auprès de la Cour Suprême...

Environ 200.000 femmes subissent chaque année des avortements clandestins, une estimation calculée d'après le nombre de victimes de complications qui se présentent ensuite dans les hôpitaux, selon Martha Micher , qui dirige l'institut des femmes de la municipalité de Mexico. Les avortements clandestins tuent chaque année 1.500 femmes et constituent la troisième cause de décès chez les femmes enceintes dans la capitale. "La plupart de celles qui meurent sont jeunes et pauvres", explique Martha Micher. Les femmes plus aisées "vont dans des cliniques à l'étranger, où personne ne les connaît, (...) et subissent des avortements sûrs".

L'accès à l'avortement reflète les profondes inégalités sociales qui divisent les Mexicains. Il peut clandestinement être pratiqué dans une clinique moderne moyennant plus de 10.000 pesos (750 euros) ou dans des conditions d'hygiène déplorables pour les plus pauvres. Des ONG, elles, avancent le chiffre de 500.000 avortements par an dans des conditions d'hygiène souvent exécrables.

Nathalie Szuchendler

En vidéo : l'assemblée mexicaine légalise l'avortement