LE MONDE | 18.04.07 | 13h49

C'est arrivé à Rouen. Deux conducteurs, deux étudiants éméchés, butent sur un lampadaire. Leur interpellation tourne à la bavure. Alors qu'ils sont menottés et totalement maîtrisés, des policiers s'acharnent : coups sur la tête, lâcher de chien et même strangulation.

Ce jour-là, alerté par le bruit du crâne cognant sur la carrosserie, un riverain a eu le réflexe de filmer de sa fenêtre. La scène est montrée dans certains journaux. Ceux qui l'ont vue réalisent la violence, physique et symbolique, d'un abus de pouvoir lorsqu'il vient de forces de l'ordre. Et se produit, comme par hasard, sur un étudiant noir et un étudiant arabe. D'autres n'ont pas besoin d'avoir vu ces images pour savoir que ces scènes de violences arrivent trop souvent depuis quelques années, près de chez eux, et tombent toujours sur les mêmes. Ils n'ont pas attendu ces images pour mettre en garde : les violences policières de ces dernières années ont miné ce qu'il restait de confiance et de respect entre les citoyens et leur police : + 30 % de plaintes pour bavures depuis 2002.

Les bavures ont toujours existé. Mais, depuis 2002, la police est plus que jamais sous "haute pression". On exige d'elle des chiffres en vue d'une exploitation politique. Sa mission, déjà difficile, est devenue infernale. Certains policiers gardent un sang-froid remarquable, malgré le climat de tensions grandissant. Ceux-là incarnent l'honneur de la police et de la République. Ce sont de véritables "gardiens de la paix".

Mais tous n'ont pas ce sens de la maîtrise et cette exigence. Favorisées par un discours sécuritaire sans discernement ni mesure, les bavures semblent en prime mieux tolérées. A de très rares exceptions, le ministre en charge les a couvertes : "Plus de plaintes pour bavures, cela ne veut pas dire plus de bavures." A de très rares exceptions près, les médias n'ont guère dénoncé ces atteintes aux droits élémentaires. Cette complicité passive a généré une aigreur explosive.

Nous l'avons vu au moment des émeutes de novembre 2005. Non content d'avoir tenu des propos vexatoires et d'aller jusqu'à menacer de nettoyer au Kärcher certains quartiers, le ministre de l'intérieur de l'époque a accusé à tort Zied et Bouna de "cambriolage", avant de mentir sur le profil des émeutiers, qui n'étaient pas des délinquants "connus des services de police", mais très souvent des mineurs révoltés par les dérapages policiers.

Nous l'avons revu au moment des arrestations musclées à la maternelle de la rue Rampal (dans le 18e arrondissement de Paris) et plus encore à celle de la gare du Nord.

A la gare du Nord, avant que des bandes organisées ne s'emparent de cette émotion sincère pour vandaliser, des citoyens de tous âges ont choisi de stopper leur activité pour exercer une vigilance collective et prévenir un éventuel dérapage policier. Une rumeur a même circulé. Elle disait qu'un policier avait cassé le bras d'un enfant de 13 ans. A tort. Cette rumeur est très révélatrice. Elle témoigne d'une perte de confiance en la police et en le bien-fondé de son action. Cette rupture ne peut qu'engendrer le chaos. En compliquant la tâche déjà difficile des forces de l'ordre d'un côté. Et en confortant les victimes d'abus de pouvoir dans leur rejet de la police, de l'Etat, de la République et au final de leur citoyenneté.

Car comment demander aux jeunes de France de respecter la police si la police se montre injuste, raciste, et finalement indigne de respect ? Combien de guets-apens vont être imaginés par désir de vengeance après les images de Rouen, quitte à alimenter ce cercle infernal alimentant la peur et la rage de part et d'autre ?

Cette question aurait dû être au coeur de la campagne. Elle est centrale si nous souhaitons sincèrement sauver le vivre-ensemble, restaurer la confiance en la police, et donc en la République. Au lieu de ça, de quoi avons-nous parlé ? De l'immigration, encore et toujours.

Cela suffit. Au lieu de focaliser toujours sur les mêmes boucs émissaires dans l'espoir de détourner nos regards des vrais enjeux, au risque de conforter toujours les mêmes peurs qui nous dévorent, il est temps de parler de citoyenneté, de respect de part et d'autre, de libertés et d'égalité. Il nous reste encore deux semaines de débat avant le second tour de l'élection présidentielle. Les signataires de cet appel demandent solennellement aux candidats de cesser de conforter les Français dans des peurs fantasmagoriques pour mieux les diviser. Et de prendre leurs responsabilités dans cette crise de citoyenneté qui nous traverse tous.

Nous ne voulons pas d'une France coincée entre le tout-répressif et le repli communautariste.

Nous rêvons d'une France réconciliée, plus égalitaire, respectueuse des libertés individuelles et de la laïcité, d'une police respectable et donc respectée, d'un élan commun pour donner plus à ceux qui ont moins, d'une vraie politique pour déconstruire les mécanismes inconscients de tous les racismes, d'une France lucide sur son passé et confiante en son avenir.

Nous rêvons de vrais débats pour construire ensemble et non se conforter les uns les autres dans des pulsions destructrices.

Alors débattons, mobilisons-nous. Et votons. Pour que le 22 avril 2007 ne ressemble pas au 21 avril 2002. Pour que la France de demain soit celle de l'avenir. Et non celle de la division.

Ce texte a été signé par : Nora Barsali, Guy Bedos, Diam's, Caroline Fourest, Joey Starr, Benjamin Stora, Christiane Taubira, Jean-Claude Tchicaya, Lilian Thuram.