Nicolas Sarkozy a le droit d’avoir ses mouvements d’humeur, comme tout le monde, et de se sentir blessé par certaines attaques. Sauf qu’il n’est pas n’importe quel homme politique, que ses colères ont déjà été suivies d’effets, et qu’il aspire à devenir le président de la République, soit le garant des institutions. En est-il capable ?

Au Syndicat national des journalistes, où l’on garde en mémoire ces choses-là, le cas Sarkozy ne fait que s’ajouter à la liste des hommes politiques peu respectueux de l’équilibre des pouvoirs, même si ses méthodes rappellent une époque que l’on croyait révolue. Dominique Pradalier, qui fait ce métier depuis trente-huit ans, s’interroge : « Les censures, j’ai toujours connu. C’est un peu comme les incestes. Je me demande si elles augmentent ou si on le sait tout simplement plus vite. » Le problème, à ses yeux, vient plutôt de la précarisation de la presse, de sa dépendance aux « marchands de canon » qui travaille ses anti-corps. Elle est moins armée pour résister.

Au procès de Charlie Hebdo, Denis Jeambar, ancien rédacteur en chef de L’Express, aujourd’hui libre de parler, a raconté comment Serge Dassault l’avait appelé pour lui demander de ne pas publier les dessins sur Mahomet… parce qu’il partait bientôt avec Jacques Chirac en Arabie Saoudite pour signer des contrats de Rafale. La presse en est là. Peut-elle résister au savoir-faire, aux amitiés et aux pressions d’un Nicolas Sarkozy dans ces conditions ? Dimitri de Kochko, qui travaille à l’Agence France presse, croit son agence relativement à l’abri malgré les récents changements à sa tête et l’affaire Picard (voir plus bas), mais il se montre moins optimiste en ce qui concerne les journalistes de télévision : « Les journalistes soucieux de leur carrière ne sont pas insensibles aux pressions. »

D’où le très grand décalage de traitement entre la couverture audiovisuelle de Nicolas Sarkozy, plutôt positif, et le traitement beaucoup plus critique de la presse écrite indépendante. Car à force d’appliquer des méthodes marketing à la politique, l’emballage Sarkozy ne correspond pas toujours au produit vendu. Il fascine ceux qui adhèrent à cette vision de l’entreprise appliquée au politique. Mais il n’en finit plus de hérisser ceux qui continuent à vouloir faire des enquêtes et non des publi-reportages (des reportages publicitaires). Ceux-là sont plus actifs que jamais. Sur les trente et un livres parus à son sujet depuis 2002, les hagiographies sont rares. Mais ce sont celles que la presse audiovisuelle relaie et qui ont le plus de succès.

Caroline Fourest & Fiammetta Venner