De 1993 à 1995, une journaliste a tout particulièrement subi les foudres sarkoziennes : Ghislaine Ottenheimer. La Face Karchée de Sarkozy, signée Philippe Cohen, Richard Malka et Riss, consacre quelques bulles savoureuses à cet épisode.

Alors journaliste au Nouvel Économiste, Ghislaine Ottenheimer consacre une série d’articles au duo infernal formé par Nicolas Bazire et Nicolas Sarkozy sous le titre « Les deux gamins les plus puissants de France ». Elle y relate leur « verrouillage systématique de l’appareil parlementaire » en vue de propulser Balladur à l’Élysée. Ils ont par exemple contraint Michèle Alliot-Marie à démissionner l’un de ses plus proches collaborateurs, Jean-François Probst. Motif ? Un entretien accordé à L’Express, dans lequel ce collaborateur rappelait que les candidats dissidents du RPR n’avaient jamais dépassé 3 %. À la veille des grandes manœuvres balladuriennes, la mise en garde a fortement déplu. L’article de Ghislaine Ottenheimer relatant le limogeage encore plus. « Un membre du cabinet m’a appelée pour me dire de faire attention. » Pas de chance, ce genre de pression a le don d’irriter la journaliste. Elle propose un livre sur les deux Nicolas à Plon. Il sortira à peu d’exemplaires et ne sera jamais réimprimé, malgré la demande (les chiraquiens faisant marcher la photocopieuse à plein régime).

Une presse au garde-à-vous
Alors que Balladur caracole en tête des sondages avec 60 % de bonnes intentions, la journaliste est l’une des rares à pressentir que la stratégie des deux Nicolas est tout juste valable pour prendre d’assaut un conseil d’administration, mais certainement pas l’Élysée… Personne ne la croit, tout le monde pense qu’ils vont gagner, et les ennuis promis arrivent. Son rédacteur en chef, Vincent Beaufils, reçoit un coup de téléphone surprenant, destiné à déstabiliser la journaliste, qui récolte une fin de non-recevoir : « Écoutez, elle a écrit un livre, c’est son problème. Moi, je n’ai rien à lui reprocher en tant que journaliste et, Bercy ou pas, je trouve ces pressions scandaleuses ! »

Malheureusement, tous les journalistes ne sont pas faits du même bois. Au dernier moment, tous les médias dans lesquels la journaliste devait passer pour faire la promotion de son ouvrage sur Les Deux Nicolas annulent. Sauf Ruquier, qui n’a pas dû être pris au sérieux. « On se serait cru en URSS. Nicolas Bazire a appelé et toute la presse s’est couchée ! », commente Ottenheimer. Elle en veut d’ailleurs plus à ses collègues qu’à Sarkozy lui-même : « Que les hommes fassent pression, c’est une chose. Dans ce domaine, Nicolas Sarkozy est allé au-delà de ce que l’on doit tolérer dans une démocratie, mais ce que je trouve lamentable, c’est l’attitude de la presse. » Les pressions ne se sont d’ailleurs pas arrêtées à la presse...

Contrôle fiscal par vengeance
Une rumeur circule dans Paris : l’acharnement de la journaliste envers le camp Balladur serait dû à un règlement de compte personnel. Son mari ayant été un ancien collaborateur déçu du Premier ministre, il inciterait sa femme à agir par dépit. Les journalistes femmes, c’est bien connu, sont incapables de penser par elles-mêmes… En réalité, le mari de Ghislaine Ottenheimer a surtout choisi de s’éloigner de la politique pour gagner sa vie dans le privé, comme consultant. Depuis que sa femme enquête sur Les Deux Nicolas, il est écarté de certains marchés et Bercy s’intéresse à ses comptes. Contrôle fiscal ! La veille, choqué par de telles méthodes, un fonctionnaire a téléphoné pour les avertir : « Je travaille dans l’équipe de Sarkozy. Demain matin, la brigade financière va effectuer chez vous une perquisition… Je tenais à vous prévenir. Nous savons tous pourquoi et je trouve ça révoltant. » Treize ans après les faits, Ghislaine Ottenheimer veut croire que Nicolas Sarkozy s’est assagi. « Ils ont compris que cette stratégie du verrouillage systématique n’était pas efficace. Il joue beaucoup plus la carte de la séduction. » Les relations avec Nicolas Sarkozy, qu’elle suit pour Challenges, se sont largement pacifiées. Mais elle le reconnaît volontiers : « À l’époque, s’ils avaient gagné, je ne sais pas où j’en serais aujourd’hui. »