Curiosité, autour du livre d'Eric Besson, d'un membre du PS qui n'a jamais eu la chance, en dix ans, d'y débattre des questions fondamentales. J'ai pêché : je confesse avoir acheté et lu le livre d'Eric Besson. Installée dans un café branché du 20e devant un thé chaï (délicieux), j'ai ouvert l'oeuvre maléfique. La tentation était trop insistante. Je sais bien qu'en tant que socialiste, dévouée à mon parti, loyale envers sa candidate Ségolène Royal, je n'aurais pas dû. Je n'aurais vraiment pas dû...

Eric Besson n'est plus membre du Parti Socialiste : il témoigne, s'explique sur le choix qu'il a fait. Sa démarche étant nécessaire dans la mesure où, élu sous l'étiquette PS, il se devait de rendre des comptes aux électeurs et aux militants socialistes de sa circonscription. On peut condamner l'inopportunité de la publication d'un tel réquisitoire contre Ségolène Royal. N'est-il pas inélégant et délétère de contribuer à la destabilisation d'une candidate qui a besoin d'encouragements et de soutiens de la part de la gauche ? Je le pense. Pourtant, je peux comprendre l'état d'esprit d'Eric Besson. Je le comprends car mon parti, non pas ses militants mais ses responsables, est frappé de schizonévrose. J'ai cette image d'une belle berline, totalement équipée en électronique et dont le régulateur de vitesse se bloque alors qu'elle est lancée sur une autoroute. A tout moment, tout peut arriver. Filer sans s'arrêter et foncer dans un mur comme se rétablir et poursuivre paisiblement sa route ou encore voir débouler sur sa trajectoire un autre véhicule. Le PS fait les frais du choix de ses dirigeants qui, depuis plusieurs années, ont opté pour l'automatisme intellectuel. Membre de ce parti depuis dix ans, je n'ai jamais eu la chance d'y débattre et de trancher sur les questions fondamentales. Le réflexe conditionné à tous les échelons de l'organigramme du Parti consiste à se réfugier systématiquement sur la position la plus consensuelle et la moins consistante que l'on s'échine à élaborer. On apprend ainsi à préserver l'unité de façade, cultiver l'hypocrisie. C'est une nouvelle culture politique qui permet à ceux qui sont en place de le rester. Comme le décrit avec pertinence Eric Besson, les titres et les responsabilités, distribués avec prodigalité, sont privés de réalité alors que le copinage procure le pouvoir. François Hollande est l'inventeur incontesté de ce style de soap-gouvernance. Ses disciples sont nombreux, connus et reconnus.

Et reconnaissons-le, aucune personnalité, aucun courant ne peut prétendre ne pas avoir cautionné ce fonctionnement. Il existe bien quelques militants en responsabilité qui se rebellent, mais le prix à payer en dissuade la très large majorité. Je peux ainsi citer mon modeste exemple : l'an dernier, alors que je présentais ma candidature à l'investiture interne pour les élections législatives dans la 21e circonscription de Paris, François Hollande et ses amis m'en ont écartée de façon, pour le moins, sournoise. La démocratie interne ayant ses limites, ils ont jugé que la meilleure façon d'éviter que je sois investie par mes camarades de la 20e section de Paris, était de ne pas les faire voter, purement et simplement. Pour justifier ce qui n'est rien d'autre qu'une manoeuvre, ils ont eu la courtoisie de m'assigner à mes origines ethniques en préférant une candidate « antillaise » à la « maghrébine » que je suis à leurs yeux. S'ils n'étaient pas socialistes, on aurait pu les soupçonner de succomber à la très vilaine tentation de racialisme. Mais non, il s'agissait de « faire la diversité dans la diversité » ! Face à ces agissements, j'ai refusé de me taire, usant de la liberté d'expression qu'un parti comme le mien tolère, liberté d'expression dont les limites ont été repoussées par un certain Georges Frêche, exclu du PS après avoir, à deux reprises, tenu les propos que l'on sait.

Mais revenons au thé chaï (refroidi) et à Eric Besson. Durant des années, il savait, voyait et participait à un système qu'aujourd'hui il dénonce. Pour cela, les socialistes, quelle que soit leur sensibilité, sont prêts à le discréditer. On fait mine de s'interroger : pourquoi n'a-t-il rien dit avant ? Pourquoi a-t-il fait semblant de soutenir celle qu'il attaque si violemment aujourd'hui ? Pourquoi a-t-il profité de ce système qui a fait de lui un député, une personnalité politique qui compte ? Des questions dont la réponse est, en réalité, évidente pour tous : refuser ce système, c'est se mettre ipso facto hors système. Ainsi, qui n'a pas entendu tels socialistes investis dans la campagne de Royal, chuchoter dans les couloirs (là où les choses se passent) leur scepticisme face à la tournure que prend la campagne et exsuder leur incrédulité face à certaines propositions ? L'essentiel du kit de survie du militant socialiste étant de paraître le plus enjoué possible en réunion publique ou devant des micros, ne comptez pas sur moi pour faire autrement... Maintenant, tout le monde connaît Eric Besson. Je ne l'ai jamais rencontré mais je sais que nous avons beaucoup de points en commun. Sauf deux : je suis socialiste, profondément socialiste et je veux la victoire de mon camp, la gauche.

Auteur de Ma France laïque (Ed. La Martinière, février 2007)

Libération, 7 avril 2007