Ancien membre du Conseil supérieur de la magistrature, Dominique Barella a plusieurs fois croisé le fer avec le ministre de l’Intérieur lorsqu’il était président de l’USM. Il vient de sortir un livre, O.P.A. sur la justice (Hachette littératures), qui dresse un bilan accablant sur l’état de justice en France, notamment après des années de Sarkozysme.

Quel bilan faites-vous du passage de Nicolas Sarkozy Place Beauvau en matière de justice ?

Sarkozy est tellement caricatural qu’il a réussi à faire l’unanimité contre lui chez les magistrats. Ce qu’il a appelé la rupture, c’est la rupture avec les institutions ! Dans sa communication, il s’est posé comme le sauveur de l’insécurité. Les règles constitutionnelles, le fait que la police doive fournir des preuves pour faire condamner, les politiques de réinsertion, tout cela ne l’intéresse pas. Ce n’est pas assez spectaculaire ! Il veut du résultat immédiat.

Cela aurait-il été possible si les différents gardes des Sceaux avaient su faire contrepoids ?

Il a totalement instrumentalisé les deux ministres de la Justice successifs. Quand vous avez un ministre de la Justice qui disparaît derrière un ministre de l’Intérieur, ce n’est jamais bon. Sous la plume du ministre de l’Intérieur, souvent à son initiative (les ministres de la Justice ne faisant que suivre), on a assisté à un nombre de réformes du Code de procédure pénale phénoménal ! Pour lui, tout est du ressort de l’exécutif. Il n’a aucun respect de la sédimentation républicaine.

N’y avait-il pas des leçons, tout de même, à tirer d’Outreau ?

Au lieu de tirer les leçons d’Outreau, on a obligé les juges à justifier les remises en liberté ! La réforme de Pascal Clément ne porte pas sur la responsabilité des magistrats, mais elle facilite la détention provisoire. En gros, le juge des remises en liberté est invité à moins remettre en liberté… La politique de Nicolas Sarkozy encourage une justice plus expéditive, mais avec lui c’est toujours la faute aux autres. La faiblesse des moyens accordés à la justice ces dernières années n’est pas un hasard. L’exécutif assèche le judiciaire, ce qui permet de le discréditer. L’affaire d’Outreau, ça les arrange.

En plus de ses déclarations, avez-vous des exemples précis où il a carrément passé la ligne jaune ?

Dans l’affaire du Technival, le ministre de l’Intérieur a décidé d’aller à l’encontre du tribunal administratif qui avait autorisé un maire proche de Chirac (François Goulard) à ne pas l’accueillir sur sa commune. Il a le droit d’avoir des considérations politiques sur ce sujet, mais il a outrepassé la loi ! C’est la fin de l’État de droit. Quel exemple il donne aux jeunes en montrant que lui-même peut violer la loi… Il a fait pression sur Pascal Clément pour faire nommer le juge Courroye au tribunal de Nanterre contre l’avis du Conseil supérieur de la magistrature. Courroye a peut-être le mérite d’avoir mis au jour l’affaire des frais de bouche de Chirac, mais il n’a jamais passé une heure dans un parquet ! Et maintenant, en pleine campagne électorale, on apprend que la directrice de la police judiciaire, madame Monteil, soutient la candidature de Nicolas Sarkozy. C’est insensé. Une directrice de PJ est tenue à un devoir de réserve. On serait dans n’importe quel pays, elle aurait dû démissionner, et lui aussi.

Sarkozy vous a dans le nez. Lorsque vous étiez président de l’USM, il vous a même pris à partie lors d’une émission télévisée en disant que vous protestiez contre ses lois sur le racolage passif parce que vous aviez la chance d’habiter un immeuble où il n’y avait pas de prostituées en bas… N’avez-vous pas un peu peur d’être mis au placard après ces déclarations ?

Après cette émission, j’ai exigé ma fiche des RG pour savoir comment il connaissait mon adresse. Nous nous sommes rencontrés à plusieurs reprises pour discuter de ces questions de justice. Lors d’une entrevue, il m’a répété à trois reprises : « Vous ne me faites pas peur. » Comme s’il s’agissait d’un problème personnel et non d’un problème de fond ! De toute façon, j’ai quitté la magistrature. Je ne suis pas dans le sacrifice, je ne veux pas travailler dans un placard. Faire du pénal en ce moment, ce n’est pas possible. Ce sont des audiences d’abattage, je n’ai pas choisi ce métier pour ça.

Propos recueillis par Caroline Fourest