Outre le dossier des musulmans de France, celui de la Corse est le plus explosif de ceux qu’a eu à traiter Nicolas Sarkozy. Comme pour l’islam de France, ses talents d’artificier sont à double tranchant.

Sarkozy n’est pas un pinzutu (un continental) comme les autres. Il a été marié à une Corse, et il passe très souvent des vacances dans l’île. Ce dossier est arrivé en tête de ses priorités juste après le Conseil français du culte musulman (CFCM). De mauvais esprits se sont amusés à rappeler les liens d’amitié unissant ses fils, Pierre et Jean, avec Yvan Colonna, l’assassin présumé du préfet Érignac alors en cavale. Interrogé par William Emmanuel, journaliste à l’agence Reuters, l’un de ses proches relativise : « Il n’y a rien de mystérieux : Pierre et Jean connaissent tout le monde à Cargèse. La famille de leur mère vit à Sagone, qui est tout à côté. Ils ont joué au football avec Yvan Colonna. Ils ont fait la fête ensemble. Il n’y a pas de quoi en faire une histoire. » Sûrement. Mais dans son livre Nicolas Sarkozy. La fringale du pouvoir (Flammarion), le journaliste raconte une rumeur persistante beaucoup plus troublante. On sait que Nicolas Sarkozy dispose de contacts précieux dans l’île. En 2001, il s’est entretenu longuement avec Jean-Guy Talamoni, le dirigeant du mouvement Corsica Nazione, avocat comme lui. Les deux hommes sont tombés d’accord sur la nécessité de certains gestes symboliques.

Une fois au ministère, Sarkozy applique la méthode CFCM aux Corses. Il négocie avec tout le monde, avec les intégristes comme avec les nationalistes. Quitte à relayer plusieurs demandes des nationalistes, comme le fait de créer une assemblée unique et de supprimer les deux conseils généraux. Une façon technique mais symbolique de sortir la Corse du giron administratif français, ce qui désespère les républicains de droite comme de gauche, mais que Sarkozy porte sans scrupules en vue du référendum, prévu le 6 juillet 2003. Concernant l’islam de France, Sarkozy rééquilibre son image en faisant quelques opérations contre des imams salafistes. Concernant la Corse, il se verrait bien mettre Yvan Colonna sous les verrous, un vrai jackpot pour un ministre de l’Intérieur. Or, d’après certains nationalistes, Colonna en aurait par-dessus la tête de se cacher de bergerie en bergerie. Et serait prêt à se livrer en l’échange d’une promesse de peine au rabais.

Cette négociation a-t-elle eu lieu ? Rien ne permet de l’accréditer. D’après le ministère, la planque de Colonna semble avoir été repérée début juin, et l’intervention, déclenchée le 4 juillet, soit très exactement deux jours avant le référendum sur la Corse, a tout simplement été un succès. Le reste n’est qu’un hasard de calendrier. « Il faut avoir des sentiments bien bas pour penser qu’on a retardé cette opération sous prétexte qu’il y a une consultation de 190 000 personnes », explique Nicolas Sarkozy au 20 heures de TF1. Reste qu’il mise sur ce succès pour l’emporter sur tous les tableaux : auprès des continentaux comme des insulaires, en s’étant montré à l’écoute des revendications des nationalistes mais ferme concernant le terrorisme. Mais comme pour le CFCM, il semble avoir surestimé la force de séduction des flatteries communautaristes. Le référendum pour lequel il s’est tant investi est un échec : le projet est rejeté par 51 % des insulaires.

On en vient à rêver que Nicolas Sarkozy organise un référendum auprès des musulmans sur le CFCM s’il était élu président… Quant au procès d’Yvan Colonna, il n’aura pas lieu avant les élections.

Caroline Fourest & Fiammetta Venner