Vous avez passé un bon week-end de Pâques ? Moi non. Je comptais sur le week-end pour me cristalliser : je me sens dispersé comme jamais. Moins cristallisé que moi, ce n'est pas possible. Fluide, en suspension, grumeleux, incapable de me cristalliser sur autre chose qu'une sorte de rage papillonnante, contre je ne sais qui. Les confrères journalistes. Les confrères blogueurs. Sarkozy, bien sûr, pour l'Allemagne, pour les gènes, pour toute son oeuvre depuis quelques semaines. Contre moi-même. Contre ceux qui ne disent pas ce qu'ils savent sur Sarkozy. Contre ceux qui brûlent de dire et qui n'osent pas. Contre tout le monde.

Si vous avez manqué des épisodes, j'ai écrit vendredi une petite brève-aimant. De temps en temps, je lance ainsi des brèves-aimant. Pour attirer toute la limaille d'infos et de rumeurs qui circulent sur la Toile, et faire le tri ensuite, ou ne pas le faire.

Là, j'ai été servi, question rumeurs sur Sarkozy. Et puisque personne ne s'est lancé pendant le week-end, je vous fais la liste. Mais avant de lire ce qui suit, une précaution : sur les rumeurs qui vont suivre, que je vais écrire noir sur blanc, je ne sais rien de plus que ce que j'ai lu en cliquant sur tous les liens que vous avez bien voulu rassembler sous ma brève-aimant. Je n'écris pas pour insinuer, pour sous-entendre. Je n'ai eu aucun contact téléphonique, pendant le week-end, avec quiconque ayant approché quelqu'un qui connaitrait quelqu'un qui connaitrait Sarkozy. J'écris pour inventorier la limaille collée à l'aimant.

Donc. Donc sur la Toile, on dit plein de choses à propos de Sarkozy, mais il en est trois qui reviennent souvent. Premièrement, on dit que Cecilia Sarkozy a quitté son mari une nouvelle fois. Deuxièmement, on dit qu'elle est partie parce que son mari la battait, non sans déposer une main courante dans un commissariat. Troisièmement, on dit que la jeune femme avec qui Sarkozy aurait brièvement vécu pendant la première absence de Cecilia, attend un enfant.

Il y a plein de variantes à tout celà bien entendu, mais voilà les trois rumeurs principales.

Alors, on va les prendre une par une, sous deux aspects : plausibilité, et importance.

La première se fonde sur l'absence objective de Madame aux côtés de Monsieur, ces derniers jours, par exemple lors du débat à Sciences Po organisé par le magazine Elle, et selon Le Monde, pendant le week-end de Pâques. C'est la seule des trois qui se fonde sur des éléments concrets. C'est aussi, objectivement, la moins intéressante. Elle relève de la vie privée.

La deuxième est évidemment plus inquiétante. Mais elle est peu vraisemblable. Certains relèvent que la même rumeur avait déjà circulé, mot pour mot, dans les commentaires d'un blog, en février 2006. C'est exact. D'autre part, je ne peux m'empêcher de remarquer que cette rumeur prospère au même moment où sort un livre dans lequel l'ex-ministre Azouz Begag accuse Sarkozy de l'avoir menacé au téléphone de lui "casser la gueule". Marianne en a publié les bonnes feuilles. On a entendu ces mots, on les a lus ici et là, ils résonnent : "casser la gueule". Même sans être spécialiste des rumeurs, on comprend bien que cette représentation diffuse de violence physique favorise une rapide propagation de la rumeur numéro deux. Les spécialistes du cerveau l'expliqueraient mieux que moi, mais ça marche comme ça : s'il est prêt à "casser la gueule" à Begag, alors pourquoi pas à sa femme ?

La troisième rumeur ne repose sur rien. Mais si elle était fondée, ce serait la plus préoccupante. Si les Français s'apprêtent à réélire un président qui leur refasse le coup de Mazarine (ou de Mazarin), il me semble qu'ils sont en droit de le savoir. Ils sont en droit de savoir si le père compte reconnaître l'enfant. Et si oui, s'il le compte le faire protéger par des gendarmes ou par des policiers. Et si (encore) oui, si cette mission incluera le droit de poser des micros chez les gens, ou d'écouter téléphoniquement ceux qui seraient susceptibles de faire du mal à l'enfant, ou à son père, ou à sa mère, ainsi que tous leurs correspondants, leurs médecins, leurs plombiers, leurs voisins, leurs grand tantes, c'est à dire quelques milliers de personnes. Donc, puisqu'ils sont en droit de le savoir, il me semble que les journalistes, ceux qui approchent le candidat, ont le devoir de le lui demander.

J'entends d'avance certains d'entre vous : misérables spéculations sur la vie privée ! Tu ne pourrais pas, plutôt, t'intéresser au fond ? Je connais cette objection. Je n'ai qu'une réponse : lisez Judith, lisez David, lisez-moi, et dîtes-nous ensuite si nous ne nous intéressons pas au fond. Mais laissez-moi ajouter une chose : les deux sont liés. Il m'est arrivé, tout au long de ce week-end, quelque chose de pénible. Je me suis aperçu, moi le plus précautionneux des blogueurs, que ces rumeurs, j'avais envie de les croire vraies. Oui, envie. Parce que politiquement je ne veux à aucun prix, pour président, d'un incendiaire qui joue aux dés la relation franco-allemande, ou qui répand pour faire l'intéressant l'idée d'un gène du suicide. Et donc, tout ce qui peut contribuer à lui faire obstacle, mon cerveau est prêt à y adhérer. Irrationnellement prêt. Dangereusement prêt. Pour parvenir au ton mesuré qui est, à l'arrivée, celui de cette note, croyez-moi, je lui ai tenu la bride serrée, à mon cerveau.

Faites le test. Imaginez une rumeur odieuse sur votre candidat préféré. Et maintenant, la même rumeur odieuse sur le candidat que vous détestez le plus. Honnêtement, ne vous sentez-vous pas plus réceptif à la seconde ?

Donc voilà. Vous avez à la fois le contenu des rumeurs, et quelques moyens de vous en défendre. Maintenant, c'est aux médias de jouer. Aux vrais. Ceux qui enquêtent. Ceux qui téléphonent, recoupent, et racontent. On va voir ce qu'on va voir.

Daniel Schneidermann

Pour suivre les débats suscités par ce post sur le blog de Daniel Schneidermann : http://www.bigbangblog.net