C'est une planète très hétéroclite peuplée de gens fort différents, mais unis par un même trait commun : un détestation viscérale de Nicolas Sarkozy. Si, hors les " grognards " de la Chiraquie, comme Jean-Louis Debré ou Henri Cuq, l'UMP a fait corps autour de son candidat, l'ancien ministre de l'intérieur compte des ennemis déclarés qu courent un large spectre de l'extrême gauche à l'extrême droite

Les instituts de sondage n'observent pas de phénomène qui pourrait tirer cette élection vers un " référendum anti-Sarkozy ", mais témoignent, tous ou presque, d'un taux de rejet significatif du candidat (" Vous, personnellement, souhaitez-vous la victoire de Nicolas Sarkozy ? " : " non ", à 52 % dans le dernier baromètre BVA-L'Express-Métro, réalisé les 29, 30 et 31 mars). Des riverains de la rue d'Enghien, le siège de campagne du candidat, aux blogueurs de la Toile, recension empirique de ces " anti-Sarko " irréductibles.

La gauche " mouvementiste ". Groupe d'information et de soutien des immigrés (Gisti), Réseau éducation sans frontière, Ligue des droits de l'homme... Pour la gauche associative ou libertaire, Nicolas Sarkozy représente un danger. " Votez Le Pen ", disaient les affiches d'Act Up sur une photo du ministre de l'intérieur. Des " ultras " de la laïcité, comme le site " Pro-Choix " de Caroline Fourest et Fiammetta Venner ou l'hebdomadaire Charlie Hebdo, dénoncent de leur côté la politique communautariste de l'ex-responsable des cultes et ses accords avec l'Union des organisations islamiques de France (UOIF), qui favoriseraient l'intégrisme musulman.

Les " anti-Bush ".
Loin de la revue Le Meilleur des mondes et d'André Glucksmann, une partie de la gauche dénonce le tropisme américain du candidat : le 5 avril, dans L'Humanité, le démographe Emmanuel Todd estime que " Sarkozy n'est plus du tout dans les valeurs de l'égalité. En ce sens, il est sorti du système culturel français (...). Il a été bushiste atlantiste. Après, dans ses discours écrits par - Henri - Guaino, il a été national-républicain (...). Avec l'immigration, il est devenu pétainiste. " Le philosophe antilibéral Michel Onfray parle de " ce courtisan de Georges Bush auprès duquel il tient des propos de féal de l'autre côté de l'Atlantique ".

Les jeunes rappeurs de Sniper, Diam's, les tee-shirts de Tandem. Nicolas Sarkozy avait porté plainte contre " La France ", un titre du groupe Snipper, la jugeant insultante pour les policiers. Depuis, la planète rap s'est mobilisée contre lui. Diam's chante " Ma France à moi, c'est pas la leur, celle qui vote extrême/(...) Celle qui s'croit au Texas, celle qui a peur de nos bandes/Celle qui vénère Sarko, intolérante et gênante. " Ou, dans La Boulette : " Y a comme un goût de démago dans la bouche de Sarko. " Une des chansons du duo Tandem, qui détournait les mots du ministre en prologue au projet de loi sur l'immigration (" Si certains n'aiment pas la France, qu'ils ne se gênent pas pour la quitter "), se retrouve sur des tee-shirts : " J'baiserai la France jusqu'à ce qu'elle m'aime. " Ils pronostiquent qu'en cas de victoire du candidat, la banlieue s'embrasera.

Lilian Thuram, Patrick Vieira et les héros du Mondial. Exemples d'intégration pour de nombreux jeunes gens issus des cités, les deux footballeurs n'ont pas aimé les mots " racaille " et " Kärcher " employés par Nicolas Sarkozy. Le premier estime que le candidat de l'UMP a " une vision raciale des choses et des gens ". Avec lui, Patrick Vieira avait invité des immigrés expulsés du squat de Cachan au match France-Italie, en octobre 2006. " Si jamais Sarkozy passe, je me casse ! ", avait lancé de son côté Yannick Noah, ex-entraîneur de l'équipe de France de tennis, avant de rectifier, le 5 avril : " Je ne pars pas. Il faut résister. J'opte pour la résistance. "

Des intellectuels de contre " une France identitaire ". Le 12 février, deux anthropologues de l'EHESS, Marc Abéles et Emmanuel Terray, signaient dans Libération, avec l'ethnologue Françoise Héritier, les philosophes Etienne Balibar et Yves Duroux, le sociologue Robert Castel, la professeur de droit Monique Chemillier-Gendreau et le président d'honneur de la LDH, Michel Tubiana, un appel à " Vaincre Sarkozy, maintenant ", pour éviter " une chape de plomb médiatique et policière (...). Demandons à nos amis italiens de nous dire ce qu'ont été les années Berlusconi... "

Les jeunes réformistes du site anti-sarko.fr, créé en 2005 par Maxime des Gayets, 28 ans, ancien du Manifeste contre le Front national de Jean-Christophe Cambadélis, accueillent des vidéos de personnalités qui déclinent leur anti-sarkozysme : Thomas Piketty, Patrice Chéreau, Edwy Plenel, Ariane Mnouchkine, Thierry Pech, Patrick Weill et Nyrup Rasmussen. Ces " jeunes de gauche réformistes " portent des tee-shirts " génération anti-Sarko " et mènent des opérations coup de poing grâce à des chaînes de Texto.

La droite catholique ou de tradition s'inquiète de l'" agitation " de M. Sarkozy, souvent dans les mêmes termes que pour Jacques Chirac en 1988. " Son mauvais genre, les Hauts-de-Seine ", écrivait Marc Lambron dans son roman Mignonne, allons voir si la rose, les dérange. Les réticences philosophiques de la revue des jésuites Etudes témoignent aussi du malaise des catholiques plus " sociaux "

La droite " antimusulmane " de Philippe de Villiers. " L'islam n'est pas compatible avec la République ", écrivait le président du Mouvement pour la France dans Les Mosquées de Roissy.

Les racistes et antisémites de " Tout sauf Sarkozy ". Lancé par Michel Schneider, un ancien d'Occident, le " site de la lutte nationale contre la candidature de Nagy Bocsa, alias Sarkozy " s'indigne des origines " hongroises " du candidat, de ses " accointances " avec Israël et les Etats-Unis, et moque son physique dans la plus pure tradition raciste de l'extrême droite française.

Ariane Chemin, Le Monde, 7 avril 2007