Quand le meilleur défenseur de l’équipe de France tacle le ministre de l’Intérieur pour ses propos inconsidérés, cela fait d’autant plus mal que Thuram est membre du Haut conseil à l’intégration et que ses propos à lui sont millimétrés.

Le 8 novembre 2005, alors qu’en France la colère gronde, un journaliste profite d’une conférence de presse à la veille du match France-Costa Rica pour recueillir son sentiment. Thuram reconnaît être « énervé » et même blessé par les discours entendus sur les banlieues : « Moi aussi, j’ai grandi en banlieue, a-t-il expliqué devant les caméras de télévision lors d’une conférence de presse à la veille de France-Costa Rica. Quand quelqu’un dit il faut nettoyer au Kärcher... Il ne sait peut-être pas ce qu’il dit, Sarkozy. Moi, je le prends pour moi (…). Moi aussi on me disait : tu es une racaille. Mais je ne suis pas une racaille. Ce que je voulais c’était travailler. Il n’a peut-être pas saisi cette subtilité. »

Mauvais joueur, Sarkozy botte en touche : « Qu'est-ce qu'il vient faire Lilian Thuram là-dedans ? Lilian Thuram c'est un très grand champion de football qui gagne très bien sa vie et ce n'est pas un reproche. En quoi est-il concerné par cela ? Lilian Thuram, que je connais et que j'aime bien par ailleurs, ça fait bien longtemps qu'il n'habite plus dans ces quartiers ».

Balle au centre ? Comprenant qu’il risque gros à s’en faire un ennemi, le ministre convoque Thuram pour un entretien Place Beauvau le 25 novembre, juste après la fin des émeutes. Beau joueur, le défenseur accepte le principe mais sans caméras. Il veut sincèrement expliquer à Nicolas Sarkozy qu’il ne faut pas mettre tous les jeunes dans le même sac. Sur le perron, la rencontre démarre bizarrement. « Ses premiers mots, en me serrant la main, ont été : Même quand je suis devant un plus grand que moi, je ne bouge pas d'un iota. » Ses dernier seront : « Je serai président de la République ». Entre les deux, la conversation a parfois été plutôt détendue. Jusqu’à ce que le ministre annonce au footballeur sa volonté de mettre des caméras de surveillance dans tous les quartiers populaires. Décontenancé, Thuram lui répond du tac au tac : « Mais attendez Monsieur Sarkozy, les plus gros bandits, ils ne sont pas en banlieue. Ils sont peut-être à Neuilly ! »


« Monsieur Thuram, ce sont les Noirs et les Arabes qui créent des problèmes en banlieue. »
Il ne croit pas si bien dire… La réplique pique au vif le ministre. « Il m'a répondu : Monsieur Thuram, ce sont les Noirs et les Arabes qui créent des problèmes en banlieue. » Un vocabulaire abusif que Thuram rectifie aussitôt : « Non Monsieur le ministre, ceux qui créent les problèmes en banlieue, ce ne sont pas les Noirs et les Arabes, ça s'appelle des délinquants. » Mais Sarkozy a horreur des explications de textes et encore plus de ce genre de détails intellos. Pour lui prouver qu’il n’est pas raciste, Sarkozy lui rappelle fièrement qu’il a nommé un « préfet musulman ». Au risque d’aggraver son cas auprès de Lilian Thuram, qui déteste les approches communautaristes et reste sous le choc de sa rencontre avec l’imprécision du ministre.

Bien qu'inquiet de la tonalité de cette rencontre, Lilian Thuram a attendu avant de raconter cette entrevue. Mais son idée est faite : « Il a une vision raciale des choses et des gens. » Sarkozy, lui, « dément formellement avoir tenu les propos qui lui ont été attribués par Lilian Thuram ». Ses porte-parole, Rachida Dati et Xavier Bertrand, disent même regretter que Thuram qui « s’apprête à apporter son soutien à la candidate du PS, lui fasse un procès d'intention dénué de tout fondement ». Non sans mauvaise foi. Thuram a bien accepté de rencontrer Royal, comme il a accepté de rencontrer Sarkozy, mais il ne soutient personne. Quant aux procès d’intention dénués de tout fondement… l’équipe de Sarkozy a cru très malin de le démentir en rappelant qu’en plus d’avoir nommé un préfet musulman, leur champion avait nommé un préfet noir. Ou encore d’allumer un contre-feu à trois mois des élections en confiant à Basile Boli une « mission » sur la « diversité », qui a surtout pour mission de montrer que Sarkozy a des copains footballeurs noirs.

Caroline Fourest & Fiammetta Venner