Sa politique a provoqué l’émeute la plus grave qu’ait connue la France ces dernières années. Dans beaucoup de pays, il aurait dû démissionner. En France, cette crise va peut-être lui permettre d’être élu président de la République…

« Que disait-on il y a deux ans quand je suis arrivé au ministère de l'Intérieur ? “Il va jouer au superflic. Les banlieues vont s'embraser.” Résultat : il n'y a pas eu de révolte et la criminalité a baissé sensiblement. » Cet éclair de lucidité est paru dans La République, les religions, l'espérance, en 2004. Quelques mois plus tard, la France faisait la une de tous les journaux étrangers pour la plus violente émeute de son histoire récente : vingt et une nuits de barricades, neuf mille voitures brûlées, trente mille poubelles et plusieurs centaines d’établissements publics incendiés, soit 250 millions d’euros de dégâts estimés. Heureusement, tous ces chiffres ne viennent pas saloper les très beaux graphiques sur la baisse de la délinquance (essentiellement les vols de portables) que le ministre présente fièrement à la presse. Mais sur un plan politique ? Il s’en sort bien, le bougre. Pourtant, lorsqu’on fait une analyse minutieuse de cette crise, le suspect Sarkozy aurait bien mérité une garde à vue politique prolongée…

Dérapages verbaux et mensonges d'Etat
Ne parlons même pas de la pression sur les commissariats pour faire du chiffre — ce qui incite à effectuer des contrôles d’identité qui tournent au harcèlement —, ni des provocations orales du ministre venues mettre du citron sur la plaie, mais simplement de la gestion en temps réel de la crise. Le 27 octobre 2005, alors que Zied et Bouna viennent de trouver la mort pour s’être cachés dans un transformateur électrique, personne ne connaît encore les raisons de cette course-poursuite. On imagine que les deux adolescents ont dû paniquer pour prendre un tel risque. Avaient-ils quelque chose à se reprocher ? Ou fuyaient-ils par peur du zèle de la police ? Ceux qui s’identifient à eux pensent aussitôt à une bavure, car ils connaissent les mœurs de la police depuis quelques années. Le ministère de l’Intérieur a forcément une autre version à donner. Dans les deux cas, on joue sur l’émotif au détriment des faits. Mais ce raccourci est moins pardonnable de la part d’un ministre d’État. Au lieu de jouer la carte de l’apaisement et de la transparence, Nicolas Sarkozy joue celle de la mauvaise foi, voire du mensonge. Toujours par obsession de préserver son image, même au prix d’une crise nationale. Car avec le recul, il aura menti à chaque étape. D’abord sur les raisons de cette poursuite. Il tente de faire passer les victimes pour les coupables en soupçonnant les deux adolescents électrocutés d’avoir volé. À l’écouter, « la police ne poursuivait pas physiquement » les adolescents mais pouvait légitimement les soupçonner d’avoir participé à un cambriolage. Sauf que le troisième adolescent témoigne de leur innocence et raconte qu’ils ont bien été poursuivis et même pris en tenaille par la police. Furieux de cette thèse officielle, qu’ils considèrent comme un mensonge d’État, les premiers émeutiers commencent à cramer. Les flics de Sarko mettent de l’huile sur le feu en égarant une bombe lacrymo dans une mosquée ! Cette fois, c’en est trop.

Qui sème le vent... récolte une émeute carabinée.
Que fait le ministre ? Quand il n’accuse pas le rap, les parents ou la polygamie pour diluer les responsabilités, il tente de crier au complot mafieux pour sauver la face. Quitte à mentir sur le profil des émeutiers au cours d’une séance de questions publiques à l’Assemblée nationale : « Il n’est pas indifférent de noter que 75 à 80 % des personnes interpellées ces derniers jours pour des faits de violence urbaine sont déjà connues pour de nombreux méfaits, que les fauteurs de troubles appartiennent au milieu de la délinquance. » La phrase est suffisamment floue pour induire en erreur. S’agit-il de petits ou de grands délinquants ? De gens « connus » des services de police ou ayant un casier judiciaire ? Rien n’est précisé. Mais c’est sur cette base incertaine que le ministre livre son interprétation. Or elle est fausse. Selon le tribunal pour enfants de Bobigny, sur quatre-vingt-quinze mineurs jugés, seuls quinze étaient connus de la justice. Un constat confirmé par le secrétaire général du parquet, Denis Fauriat : « La majorité des majeurs avaient entre 18 et 22 ans, et leur passé pénal n’est pas important. Il y avait très très peu de gros délinquants. » Quant aux mineurs, « la très grande majorité présente un profil de primodélinquant ». Autrement dit, la participation aux émeutes était leur premier délit !

Mineurs radicalisés
La thèse du réseau délinquant sera d’ailleurs démentie par les Renseignements généraux dans leur rapport en date du 23 novembre, rendu public le 7 décembre par Le Parisien. Ils sont formels : il s’agit d’« une forme d’insurrection urbaine non organisée ». En réalité, les quartiers réellement contrôlés par le grand banditisme sont restés très calmes. Les trafiquants n’avaient aucune envie de voir débarquer des cars de CRS… À l’inverse, à cause de ces émeutes, combien de jeunes se prennent aujourd’hui pour des caïds ? Le ministère de l’Intérieur continue encore maintenant à faire de la rétention d’informations sur le nombre d’interpellations. Selon qu’elles viennent de l’AFP ou de sources policières, les estimations varient entre 6 056 et 3 200 interpellations et tournent autour de 780 personnes écrouées, dont 550 mineurs. Finalement, Nicolas Sarkozy n’a pas menti, il a juste anticipé. Depuis cette crise en effet, 785 personnes dont 550 mineurs ont un casier judicaire. Soit moins de chances de trouver du boulot et plus de chances de se sentir frustrés. Et encore, sans la résistance des magistrats, le ministre de l’Intérieur aurait bien envoyé le moindre incendiaire de poubelle faire un stage en prison. Histoire de faire une formation accélérée en compagnie de grands délinquants et d’intégristes. Comme ça au moins, la prochaine fois, le mythe du complot mafieux ou islamiste ne sera plus tout à fait un fantasme...

Caroline Fourest et Fiammetta Venner